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Notre-Dame Bigoudenn C1
- Paol, votre dîner est sur la table. Les cloches des Carmes avaient sonné l’angélus. La paix du soir s’épandait sur la ville. Dans le jardin de Paol Tirili, les moucherons tournoyaient, actifs et silencieux dans un poudroiement doré, entre les touffes de rosiers. La façade blanche de la maison baignait dans le parfum tiède des fleurs. Le ciel était vermeil et profond. Et, au fond du jardin, au pied d’un vieux mur bas, le miroir de l’étang, lisse et lumineux, ne renvoyait au ciel qu’une orbe vermeille et profonde. Parfois passait, rapide et noire, une hirondelle; l’image, dans les eaux, était nette comme l’oiseau dans l’air. La femme, une Bigoudenn d’environ cinquante ans, avait appelé de la plus haute marche de l’escalier de la cuisine. Elle attendit un moment, debout, dans l’em- brasure de la porte. Le soleil déclinant accusait les rides de son maigre visage. Son regard, que la lumière avait d’abord ébloui, fouilla les massifs odorants du jardin. Elle rentra dans sa cuisine. Son fils arrivait sur ses talons : c’était un jeune homme élancé, fin, noir d’yeux et de cheveux.
- Qu’y a-t-il à dîner ?
- Des tripes de souris et de la viande mince, répondit la mère, avec quelque vivacité. Vous n’êtes pas raisonnable, mon pauvre garçon, de muser ainsi. Votre dîner doit être froid. L’autre découvrit deux rangées de dents blanches en un sourire joyeux.
- Bah! fit-il comme s’il avait répondu : Manger n’est pas tout dans la vie. Et il s’assit à table. Il n’avait pas porté trois fois la cuiller à la bouche, qu’il énonça : — Mère, vous ne savez pas ce que j’ai envie de faire?
- Si, trop bien! Finir votre dîner d’abord, et réparer ces chaussures-là, ensuite. — Amzer zo! Il y a le temps, pour les chaussures. — Et le temps durera plus que la vie de l’homme, mon fils. L’ennui est que… La clochette de la porte de la boutique tinta, et une voix de jeune fille jetait un salut clair : — Bonjour à tous ! Mes souliers sont prêts? — Jani Dréo! fit Paol. Allez voir, mère. Il se gratta la nuque. Tout en faisant tourner sa cuiller dans son potage, le cordonnier écoutait sa mère émettre des prétextes : — Ma pauvre Jani… Du travail par-dessus la tête… Pour dimanche sans faute… Mais ce ne sont pas des prétextes que la « pauvre Jani » était venue chercher. Elle frappa du pied
- Je n’ai pas cent paires de chaussures, moi ! Je ne puis plus sortir, par votre faute.. Si j’avais su, je n’aurais pas traversé trois rues et deux places, du Rozig à la chapelle de la Madeleine, pour vous faire valoir… Et puis d’abord, où est Paol, que je le secoue! Elle était aussitôt rendue dans la cuisine devant le cordonnier négligent, suivie par la mère, fort contrariée de l’incident :
- Dis donc, toi, chandelier à pattes de résine… Jani Dréo, de Rozig-ar-Mager, était une Bigoudenn de dix-sept ans, au sang vif. Il n’aurait pas fait beau chercher à l’interrompre. Fort jolie fille, d’ailleurs, en dépit de ses cheveux couleur de feu. Le garçon plia l’échine, tel le chien qu’on fouette. Il put néanmoins proférer : — Jani, si vous continuez à colérer, vous aurez des rides plein votre front. Puis il se tourna vers sa mère, avec un sourire :
- Mère, attrapez-moi un des bonshommes là-haut, sur la cheminée. Le chambranle de la cheminée était curieusement chargé de statuettes de bois, voisinant sans ordre avec les ustensiles en aluminium, le moulin à café et les chandeliers.
- Celui-ci ? — Oui! Celui-là, justement. Tenez, Jani! Mettez- moi ce bonhomme-là dans votre poche, pour l’emporter chez vous… pour que se taise votre bouche ! Et le garçon tendait à Jani le morceau de chêne sculpté. La petite Bigoudenn, ébahie, resta sans parole.
- A moi? fit-elle enfin; et elle éclata de rire. Le bonhomme, vert et rouge, louchait dans sa direction, l’air moqueur. Les deux mains dans les poches, le ventre tout rond, il lui tirait une langue longue, longue, sous un bout de nez drôlement enfoncé entre des joues semblables à deux pommes: — Ah, par exemple! Où as-tu déniché cette pou- pée? A Kemper?
- Ah, mais non! C’est moi-même qui l’ai fabriquée et coloriée. Je ne suis pas plus sot que les autres… Quant à vos souliers, Jani, ne vous en inquiétez pas. Nous sommes aujourd’hui, vendredi. Demain soir, samedi, ils seront retapés à neuf. Et, dimanche, vous pourrez déambuler sur cuir. Jani était sans rancune, son courroux s’était envolé. Elle mit son bonhomme dans la poche de son tablier, et elle daigna même complimenter les Tirili à propos du beau temps, de leur jardin qui sentait bon, et de la cuisine si claire « semblable à une chambrette dorée ». — Alors, au revoir demain, fit-elle. Et toi Paol, prends garde d’oublier mes souliers, ou je te noie. Et tant qu’à exiger, mets-moi des talons hauts. Ce soir-là, après son repas, Paol Tirili, contrairement à ses habitudes, resta sur sa chaise à table. Les derniers rayons du soleil, s’insinuant par le feuillage des rosiers grimpants de la fenêtre, mouchetaient de vermeil son visage et la paroi crème de la cuisine. Lij Gloagen, sa mère, finissait d’échauder. Paol n’entendait ni le clapotis familier de l’eau de vaisselle, ni le tintement des assiettes. L’œil perdu, par-delà son jardinet et par-delà l’étang, sur la colline de Brenanveg, il fredonnait nonchalamment, de sa voix profonde. Son rêve arrivait à maturité. Oui! Il avait assez « bricolé » avec d’humbles bouts de bois, il avait pétri, à satiété, des figurines d’argile. Il se trouvait en forme pour mener à bien des œuvres autrement importantes. S’il ratait son premier essai, il recommencerait. Voilà tout. Sculpter une maîtresse statue dans le cœur du chêne, ou dans la pierre dure, cela n’outrepassait pas ses forces. Achever une effigie qui pourrait, peut-être, prendre place, en vue de chacun, en l’église de sa paroisse, l’effigie de Notre-Dame des Carmes, cela serait l’orgueil de ses vingt-quatre ans. Chef-d’œuvre terminé, l’image s’était imposée sou- dainement à l’esprit du garçon: une Vierge, toute de jeunesse et de gentillesse, se dressant rayonnante au- dessus du flamboiement des cierges, aux festivités religieuses… Et les gens, en ville, le regardant non sans admiration et chuchotant sur son passage : — Eh bien! Je ne lui croyais pas un tel talent ! Il cessa de fredonner, oppressé. Il respira si longue- ment, que sa mère se retourna :
- Je parie, dit-elle, que tu as mangé trop vite. Là-bas, par-delà l’étang, tout rouge maintenant, le soleil, tout rouge aussi, descendait derrière les carrières de Kanapet et les pins de Sant-Julian, sur la route de Plonéour-Lanvern. Paol se leva.
- Et j’y vais voir, tout de suite, proférait-il à haute VOlx. — Tu ne raccommodes même pas les souliers de Jani Dréo ? — Amzer zo! Il y a le temps d’ici demain, mère. J’irai moi-même lui porter ses chaussures. A l’église des Carmes, ayant refermé la lourde porte derrière lui, Paol Tirili s’était immobilisé au haut des marches. Impressionné. Le grincement de la porte avait retenti au long des colossales colonnes de pierre, et de la muraille de droite, vaste, haute, tout en pierres de taille. L’écho avait clamé jusqu’à la voûte bleu-de- ciel et à l’immense rosace du chœur, roue de lumière irradiant depuis toujours au-dessus du paradis du maître-autel. L’odeur bien connue du Saint Lieu, tiède et froide à la fois, et fleurant l’encens, lui frôla le visage. Il fit un rapide signe de croix et descendit sur la pointe des pieds. Il s’arrêta, tout contre la deuxième colonne, à hauteur de la Pietà qui pleure les 110 soldats de Pont- n’abad, tués à la guerre. Il marmonna un pater. La majesté du lieu lui coupait le souffle : il n’avait jamais remarqué que l’église de son baptême était si ample, si profonde et si haute — si haute surtout. L’ombre se faisait plus dense. Il était seul dans la nef ensommeillée et prodigieusement silencieuse. Les ver- rières du chœur scintillaient, tel un arc-en-ciel, entre les dentelles de pierre. La petite lumière du maître-autel sautillait de ses menus bonds devant le Saint-Sacre- m e n t . Cette église était trop imposante, trop intimidante. Si bien que le jeune homme se sentit, tout soudain, faible et sans talent. — Jamais je ne pourrai réussir ! Son regard alla tour à tour à la Pietà éplorée, aux saints de bois de la chapelle en ruine de Lannvoc’h, pleins de mystère là-haut dans leur recoin où l’ombre s’épaississait. Il vit l’Ange géant de l’Annonciation, la main levée au-dessus de la Vierge qui s’inclinait… et le Christ crucifié… et il fit une moue, cependant qu’il se grattait la nuque. … Vouloir ne suffit point, il faut pouvoir. Il n’était, lui, qu’un raboteur de poupées. Quant à réaliser, et telle qu’il la concevait, une statue digne de la majesté de cette église, il pouvait siffler. Paol Tirili avait senti fondre sa foi, si allègre, de tantôt. Du côté du bois de la petite colline, des Bigoudenn riaient avec de longs rires : des jeunes gens chantaient. Paol Tirili avait allumé une cigarette. Les mains dans les poches, il se dirigeait vers le chemin de halage, par le bois tout vert de Sant-Loranz et les bateaux du port. Sans hâte. Mécontent. Quelqu’un le héla : — O! Paol !… Ne traîne pas la patte, ainsi ! — Tiens! C’est toi Joz… Comment ça va va?. Tu n’as pas moisi à Paris. Joz serrait, à les faire craquer, les doigts de Paol. C’était un grand gaillard, large deux fois comme l’autre. Il était forgeron de son métier, et il s’appelait Joz Gouzien; mais Joz n’était connu que sous le sobriquet de « Taureau » à cause de sa force. Comme les deux amis se dirigeaient, le long des ormes, vers le chemin de halage, le Taureau expliquait. — Oui! Je suis revenu. Plus de boulot dans les usines de Javel. On débauche, pareillement, chez Renault… et, à Paris, tu sais, le miel ne coule pas le long des murs. Ça va mal, là-bas. — A Pont-n’abad non plus, ça ne « colle » pas. J’entends des tas de gens se plaindre. — Possible! Mais chez la mère, il y aura toujours un bout de brifton pour le gosse. Et puis — il eut un sourire — ça me disait de lui caresser l’aile… — Mari Andro? Elle doit être sur le quai. — Ne t’en fais pas. Je viens de m’appuyer un coup au bistrot de ses vieux. En attendant d’être servi au bout d’une fourche… — Allons donc!! Et pourquoi ? — Tu verras!… Mais, et toi, vieux frère, que deviens-tu ?
- Rien de changé! cordonnier toujours, comme le chien reste chien, et me faire enguirlander, parce que je ne sers pas le client assez vite. Je n’ai, pourtant, pas cent corps. — Tu as de la chance, toi, d’être débordé de boulot. Par ailleurs, tu continues à sculpter tes bonshommes en bois ?
- Fini.
- Quoi ? — Je te dis que je ne sculpterai plus; et voici pourquoi. Imagine-toi que j’avais conçu un drôle de projet : fabriquer pour l’église des Carmes une Vierge de pierre, mais de grande taille. — Sans avis ni commande de qui que ce soit ? -Exact. Pour épater un peu, et aussi parce que ce projet-là, depuis longtemps, me tenait là-dedans. Eh bien, mon vieux! Je sors de l’église; je m’y étais rendu… oui! pour prendre mes mesures. Ma vie! Je jurerais que j’ai entendu une voix se moquer de moi. Elle disait : « Voyez-moi le gringalet, comme on s’en croit! Non, mais comment s’y prendra-t-il pour faire quelque chose de digne de moi !… « Ma force, mes prétentions? Aplaties, balayées, avalées, fondues, proprement. Sculpter une statue digne de l’église des Carmes, c’est dans mes cordes exactement comme d’essayer de bâtir un château sur des pattes de mouches. Si je me surestimais, à présent je m’évalue à l’égal de zéro. J’ai fichu le camp, comme si j’avais reçu un pied au cul. « Bien fait pour moi. A chacun son métier. Aux types calés en sculpture et assez riches pour pouvoir perdre du temps, de jouer avec leurs statues, et à moi, le cordonnier aux mains noires et gercées, de tripatouiller la poix, de trancher du cuir, d’enfoncer des clous de cuivre ou des chevilles de bois, et de gagner ma croûte en habillant les pieds des gens de Pont-n’abad. — Et alors ? — Et alors, afin d’être, et rien de plus, M. Paol Tirili, cordonnier-bouif (ne pas omettre : « prix mode- rés », bon et bon marché), je te dis que j’enverrai mes bonshommes lever les corbeaux des hauteurs de Bren- gal ou paître avec les oies de Kerdenn. — Les oies de Kerdenn! Les oies de Kerdenn! Écoute-moi bien, oie toi-même! T u sais q u e je ne suis pas porte a lécher les pieds des saints; je ne me dissimule pas que je suis instruit, grâce à mon certifi- cat, juste ce qu’il faut pour lire sur une crêpe; ça ne m’empêche pas d’avoir la tête saine. Et je dis que c’est une pitié et une honte, pour celui qui a des moyens, de ne pas s’en servir. Tu as des dons, toi pour la sculpture. Tu t’es mis en tête de graver le portrait de la Vierge des Carmes dans la pierre. Eh bien, Paol Tirili! Si tu cèdes à la flemme, avant même d’avoir saisi tes outils, je te dis, en pleine face, que tu es la plus grande oie de la ville, une oie de marais, et rien de plus. Pire que rien. — Me crois-tu capable de réaliser un « truc qui en vaille le jus »? Ce n’est pas une poupée de trois ou quatre mains que j’avais l’intention de sculpter, tu sais. C’était une grande statue, mesurant un mètre de haut. Au moins. — Fais ton machin aussi haut que le phare de Penn- Marc’h, si le cœur t’en dit! Et sculpte un biniou saoul au lieu d’une pucelle-à-Bon-Dieu, si le cœur t’en dit aussi ! Là n’est pas la question, et mon reproche va plus loin. Tu manques de constance, voilà ce que je te reproche. Ça n’est pas la peine d’avoir fréquenté les écoles jusqu’à tes quinze ans, et d’avoir eu depuis toujours un ciseau froid entre les mains pour demeurer bouche bée et essoufflé, dès qu’un pet te reste de travers dans le cul. Les deux jeunes gens étaient arrivés à hauteur de l’anse de Travenneg, petit bras de mer que l’étroit ruban du chemin de halage sépare de la rivière. Ils s’arrêtèrent. Un corbeau croassa, une fois, dans les grands arbres. — Il n’y a plus personne par là, fit Tirili. Le crépuscule s’assombrissait avec lenteur. Une étoile trembla au-dessus du manoir de Travenneg, abrité douillettement par les ormes, les saules, les pins et les peupliers. Et là, à leurs pieds, au ras du gazon, pareil à un fleuve large, dans un glissement régulier et silencieux, la mer descendait. Entre les collines rocail- leuses, couvertes de bois de pins, elle se hâtait vers les îles de l’embouchure et le port de Lok-Tudi, vers le grand Atlantique. — Autant vaut faire demi-tour, fit le Taureau. Et Paol, songeant qu’il s’était découragé un peu vite tout de même, de répondre, distraitement : — Je crois que tu dis vrai. Ce lundi-là, il y avait bal de noces sous les Vieilles Halles. Une noce bigoudenn du Bas de Pont-Gwern, avec dix couples de service d’honneur. Le nouveau marié et les jeunes gens étaient vêtus à la mode de la ville. Mais la jeune épousée et ses demoiselles d’hon- neur illuminaient la rue de la splendeur des broderies rouges ou vertes de leurs « gilets» et de leurs tabliers aux tons vifs. — Plus belles que les reines de Jérusalem! s’émer- veillait la vieille Marjann, une voisine des Tirili, quand le cortège défila, se rendant à l’église. Après dîner, Paol monta faire un tour au bal. Jani Dréo était de noce. Dès qu’elle aperçut le cordonnier, elle s’élança vers lui :
- Viens avec nous! Nous sommes tous dans la petite salle, fit-elle : Mari Andro, Joz Taro, mon frère Ivon, Filo, sa petite amie, et d’autres. Si accoutumé y fût-il, Paol rejeta la tête en arrière, car la température et l’odeur du tabac l’avaient suffo- qué littéralement. La noce, d’ailleurs, était à haute tension, menait un tapage de mille diables, et l’on aurait dit qu’elle grouillait dans une chaudière de fumée. Jani avait pris la main de son camarade, et l’entraînait, bien en forme, elle aussi.
- C’est mon tour de régaler… Et Paol : — Attendez que je vous regarde. Quelle toilette! La jeune Bigoudenn était, en effet, délicieuse, si fine en ses vêtements de velours noir et son tablier de soie blanche brodé. Son visage généralement pâle, s’était avivé des couleurs du plaisir. Sous sa haute coiffe, blanche comme neige, e t délicatement brodée,s a chevelure acajou, mise en plis avec a r t s u r le front et les tempes, faisait ressortir la pureté de ses traits. Paol Tirili en fut frappé. Mais la jeune fille entraînait le garçon à travers la cohue des danseurs jusqu’à la petite salle. — Ça va, les petits enfants de la Vierge? jeta Paol, en guise de salut, à la tablée. J’aurai un coup de vin blanc! Il serra des mains, en s’asseyant entre Jani Dréo et Mari Andro. Cette dernière, sa petite main grassouil- lette posée sur le bras de Joz Gouzien, tenait son regard fixé sur lui, sans s’en rendre compte. Lui fumait, sans mot dire, devant son verre vide. Paol jeta un regard par la porte sur la grande salle, dont les murs nouvellement blanchis à la chaux étaient ornés de guirlandes de papiers d e couleur et de branches de sapins vert sombre. Puis, il se tourna vers Mari Andro, car il était volontiers taquin.
- Mimi, dit-il, ne mangez pas tout Joz des yeux. Gardez-en un peu pour quand vous serez mariée. Un léger sourire effleura le coin de la lèvre du T a u r e a u . — Tu n’y es pas, fit-il. Dis plutôt que ses « vieux » m’ont fait accueil à coups de fourche. Comme prévu.
- Que me racontes-tu ? — La vérité absolue. Je ne suis qu’un forgeron, un ouvrier, tu comprends? Et le père et la mère de cette dernière tiennent bistrot. Ce sont des commerçants, sauf ton respect. De plus, ils sont propriétaires d’une ferme à la campagne, du côté de Tréogad, où sais-je? Leur fille n’est pas pour le bec d’un maréchal-ferrant. — Oh! c’est ce qu’on verra! interrompit Mimi, la lèvre serrée. Je me ferai plutôt bonniche. — Un charleston! s’exclama Paol. Venez, Jani, que je fasse craquer vos os. A l’exception de Joz et de sa petite amie désolée, toute la tablée se leva et ils foncèrent dans la fournaise, dans la brume bleue de la tabagie. La salle entière était déchaînée. Jani Dréo, l’œil en feu, charlestonnait à en montrer, jusqu’aux genoux, ses bas de soie, ses bas « à faire loucher les gars » comme elle disait. — Vous allez faire dégringoler ma maison, hurlait une voix. Le tenancier du bal avait jailli par le trou de l’escalier, tel un diable frisé. Il furibardait : — Dansez des danses plus sages, trois mille putains! On n’est pas des sauvages, quand même! Il expliquait que de larges morceaux de plâtre avaient chu du plafond sur la tête des femmes de service, dans la cuisine. Et il écrivit sur le mur : Défendu danser le charleston la gavotenn et les danses qui met la maison à remuer. (Sic.) — Ne faites pas tomber ma baraque, tout de même ! ajouta-t-il gentiment. Allez, je paie une tournée. Les musiciens avaient attaqué un tango. Paol se tourna vers Mimi : — Mon Dieu, que de soucis dans votre petite tête, Mimi! Ne restez pas là comme un « hélas », et venez danser.
- Et je dis, moi, répondait sèchement, la jeune Bigoudenn, et je dis, moi, que je ne leur céderai pas et que je me marierai, quand je voudrai. — Bien sûr, approuva Paol, conciliant. Venez faire le tango, en attendant.
- Ma foi, non. Je ne suis pas en goût. Paol s’en fut retrouver Jani Dréo, qui tenait une conversation fort animée avec des copains, à l’entrée de la salle de bal. Et pendant qu’il dansait, Paol tenait sous son regard profond et tendre le regard de Jani, abandonnée à son bras. Avec une expression telle que la Bigoudenn s’exclamait tout à coup : — Je te trouve bien câlin, Paol Tirili! L’autre sourit, et : — Jani, fit-il, j’ai quelque chose à vous demander. — A me marier, toi aussi? Je ne sais si… — Attendez, Jani! Votre visage me convient, on ne peut plus. Et, si vous le voulez bien, je prendrai votre tête pour la sculpter en bois ou en pierre.
- Quoi ? — Oui! Je vais fabriquer une grande statue, pour l’église des Carmes, la statue de la Vierge. — Quoi ?
- Et je donnerai votre visage à la Vierge. La Bigoudenn, abasourdie, s’arrêta tout net au milieu de la salle; elle s’exclama à haute voix : — Oui! pour que la ville entiere se pale ma tête! Il est malade, ce pauvre! — Je ne plaisante pas, Jani. — Je ne plaisante pas! Et puis, quoi? Tu me mettras aussi un Enfant Jésus sur les bras?
- Oh, gast, non. Ce sera beau déjà si je m’en tire avec la Vierge elle-même. Jani Dréo marquait un grand effarement. Mais tout de même au fond de son cœur, elle décelait comme une caresse de contentement d’avoir été choisie comme modèle par Paol Tirili; ce dernier jouissait, à Pont- n’abad d’une réelle réputation de sculpteur, outre qu’il était remarquable danseur, et chantait comme un rossignol: toutes qualités qu’apprécient les jeunes filles. Mais voilà, il y avait le qu’en-dira-t-on :
- Bonjour, Vierge de Rozig-ar-Mager… Ça va bien au Paradis?… Et vous ne savez pas qui est la mère de l’Enfant Jésus, ma pauvre fille ?… Jani Dréo, la fille du charpentier en acier, ma pauvre fille !… Et quoi encore? Les gens de Pont-n’abad sont des moqueurs-nés. Pour un rien ils vous collent un surnom, qui arrive à supplanter très vite votre nom véritable. Au lieu de répondre donc, Jani pirouetta :
- Cause toujours, et quand tu auras chaud à ta langue… La population de Pont-n’abad ne hante guère l’église, sur la semaine. Les hommes, pas du tout, même. L’on comprend donc qu’un vieux prêtre put se demander ce que voulait ce jeune homme qu’il voyait, de son presbytère, rôdant autour des Carmes, depuis un certain temps, tous les jours que Dieu faisait. M. Kerdraon, curé-doyen de Pont-n’abad, était homme d’esprit et d’expérience. Pour ces motifs, préci- sément, il se doutait bien que son paroissien ne se comportait pas ainsi par religion pure. Et voici qu’une fois, il se trouva nez à nez sous le petit porche avec le jeune homme, comme celui-ci sortait. Le jeune homme rougit jusqu’à la nuque.
- Je te salue, Paol Tirili, disait aussitôt M. Ker- draon, en souriant gaiement. Que te voilà devenu dévot, depuis un moment! — Oui! monsieur le Curé! non, plutôt, quoique je sache encore mes prières… Paol Tirili avait son projet solidement ancré, désor- mais : de cela il était sûr. Mais confesser pareil projet à l’homme qui se tenait devant lui, à celui-là, précisé- ment, qui accepterait ou refuserait d’accepter son œuvre, une fois réalisée, c’était une autre affaire.
- … Ce n’est pas pour dire des prières que je viens à l’église; non, ce n’est pas pour dire des prières. Il bredouillait; il était confus, comme s’il avait été pris en faute. Mais il n’avait pas à tergiverser, et, après avoir émis quelques phrases assez embrouillées, il entra dans le vif du sujet: l’histoire de celui qui voulait ciseler dans la pierre dure le visage auguste et doux de la Vierge de sa paroisse. Ce fut le tour du prêtre d’être ébahi. Et il était ébahi. Il était à cent lieues de s’attendre à de telles confi- dences. Lui, curé de Pont-n’abad avait été, en son temps, un rude jouteur. Il était vif. Les Bigoudenn prétendaient qu’il avait failli, une fois, jeter sa maison par la fenêtre ! En tout cas, avait osé s’attaquer, en cette paroisse dure à mener s’il en est, à des œuvres dont la réussite fit l’étonnement de ses confrères. Voilà bien des années, cependant, que son sang s’était apaisé dans ses veines. Il avait gardé le culte du beau; il suffisait à son bonheur d’entendre dire que c’était dans son église que l’on chantait le mieux, que les fêtes du Saint-Sacrement de Pont-n’abad étaient les plus belles fêtes du Saint- Sacrement, et que l’église des Carmes était la mieux tenue et la mieux décorée des églises de Cornouaille et de Léon, en Basse-Bretagne. Pour le reste… il avait appris à connaître l’homme, « qui saute sur le gain, mais fuit l’effort », et qui de plus, s’avère inconstant irrémédiablement, par ses menus renoncements quotidiens. Si l’âge l’avait rendu indulgent, il l’avait fait plus sceptique encore. C’est pourquoi, jamais ne lui serait venu à l’idée que, dans sa paroisse, il se soit trouvé un artiste, assez téméraire et étourdi, pour prétendre à l’honneur de changer quoi que ce soit dans l’ordonnance de son église; mieux! d’oser la faire plus belle encore en lui fabriquant une nouvelle effigie pour sa céleste patronne… Quid boni de Nazareth ? … Aujourd’hui, les jeunes gens font montre des audaces les plus inconsidérées… … Rire? Certes, non. La moquerie n’est pas argu- ment de prêtre. Détourner l’autre de son projet? Mais celui-ci n’avait rien du hâbleur. Bien au contraire. Sa conviction l’animait. Il le regardait droit dans les yeux. Attendant, à son tour, le verdict de son curé. Ne sachant que répondre, sur le coup, M. Kerdraon demanda :
- Quel prix vendras-tu ta statue, quand ele sera terminée ? — Quel prix je vendrai ma statue? Tirili avait sursauté. « Quel prix je vendrai ma statue? » Ça, par exemple!
- Si elle est réussie, j’offrirai ma Notre-Dame des Carmes à l’église. Pour rien. Evidemment. Il souriait, un peu vexé : — A quel prix je vendrai ma statue? Ça alors ! Le vieux prêtre continuait : — Crois-tu que tu pourras réaliser ton œuvre? — Je ne dis pas que je ferai mieux que les autres. Je ne dis pas non plus, que je ne ferai pas aussi bien que tant d’autres. Je fais à peu près ce que je veux de mon ciseau. Et quand je me suis mis un projet en tête…
- Oui, oui! Tu as de l’esprit de suite, crois-je savoir; et tu n’es pas velléitaire comme nombre de nos compatriotes. Tu peux achever un ouvrage commencé. Si tu le veux, tout au moins. Mais… et les éléments, la pierre? Du menton, le jeune homme indiqua le sud.
- Elle se t r o u v e l à - b a s , à L e s k a t o u a r n , d a n s le champ d’un oncle à moi. Celui-ci doit me l’apporter très bientôt dans sa charrette. Et, tout de suite, à l’ouvrage… — Comment t’y prendras-tu?
- J’ai un modèle. — Ah oui! C’est bien! nécessaire même. Tu copie- ras une autre statue ?
- Non, monsieur le curé : une Bigoudenn.
- Une Bigoudenn? Ah, sapristi… Et l’on peut s’enquérir de son nom ?
- Jani Dréo. — Jani Dréo? Qui est Jani Dréo ?… Ah ! oui ! oui ! la fille du charpentier en acier, et qui a des cheveux rouges, de Rozig-ar-Mager. Ah ! sapristi… Cette jeune personne ne vient pas souvent à la messe, crois-je savoir. « Et, comment dirai-je, puisque tu prends cette jeune fille comme modèle, tu ne trouves pas que tu donneras un visage bien jeune à ta dame Marie, un visage trop jeune ? — Bien jeune, trop jeune? Voilà le « hic » juste- ment. Les pages des livres nous révèlent bien des choses. Mais aucun livre ne m’a encore expliqué pourquoi l’on foule, à l’écraser, notre joie de vivre - comme une chose indécente — et pourquoi l’on exige que nous revêtions, dès notre naissance, le manteau morose de la vieillesse — comme si d’être jeune était chose honteuse. « Voyez, comme en nos églises, et même en nos chapelles de campagne, l’on figure saint Joseph, par exemple, vieux, chauve, et si triste surtout, l’air pas bien intelligent, avec sa fleur de lis! « Comme la Vierge Marie. On ne la représente que sous les traits d’une Madeleine - Mater Dolorosa, comme ils disent — et jamais plus sous ceux de la Mère jeune et heureuse d u plus Bel Enfant q u e l’on ait vu, l’Enfant Jésus. — Ah! sapristi! sapristi! mon jeune ami, je crois bien que nous nous égarons hors des sentiers de la sculpture. Écoute la sagesse des anciens : Sutor, ne supra crepidam !
- Peut-être, mais… je ne comprends pas. — C’est une habitude, à nous autres, prêtres de truffer de latin notre breton. Ce latin-là conseille au « cordonnier de s’occuper de ses chaussures… » c’est-à- dire à chacun de ne parler que de ce qu’il connaît. — Ça ne tombe pas trop mal, Monsieur. Je suis cordonnier, justement. Eh bien, le cordonnier que je suis n’est pas d’accord avec la sagesse des vieux. Il n’y a ici pour moi ni sutor ni cordonnier. Je dis les choses, telles que je les pense, et je mène mon ouvrage comme je pense qu’il sera bien. Et je ne m’inquiète pas de savoir s’il sera, ou non, au goût des faiseurs de règlements. « Ma Vierge Marie est jeune, radieuse de joie, et même d’orgueil, comme ces mamans de vingt ans qui remplissent votre église, pour le Pardon des Petits Enfants. « La Jeune Mère, en un mot ! M. Kerdraon n’insistait pas. Sa tête blanche dodeli- nait doucement, et ses dents mordaient sa lèvre infé- rieure, signe qu’il était plongé dans ses réflexions. Il avait saisi combien, de Paol Tirili, la foi était profonde en son étoile. Et il se disait : « La jeunesse, oui! La Jeune Mère, et non la Croix! L’inspiration ne choisit pas: on lui obéit. » « Jani Dréo? Oui, assurément… De tout temps, les artistes ont accoutumé de prendre leurs modèles - ceux de la Vierge bénie, comme les autres, parmi… mettons… les belles pécheresses. Après tout, nous ne sommes pas sans défauts, non plus. L’inspiration purifie toute œuvre. Les voies de Dieu, quand il s’agit de sa Gloire, nous sont inconnues… »
- Fort bien! dit-il alors, en posant une main sur l’épaule du cordonnier, fais donc ta statue, jeune, et avec les traits de la fille de Dréo, puisque ton idée est d’honorer la jeunesse de la Vierge bénie. Il ne faut pas, néanmoins, perdre de vue que la Vierge Marie est, d’abord, la Mère de Dieu, la Mère de Notre Sauveur, qui mourut sur la Croix; une Mère, Paol Tirili, rayonnante de dignité céleste, malgré ses seuls vingt ans, et qui commande à notre respect. « Si tu lui cisèles un sourire sur les lèvres et sur le visage, que ce soit un sourire de Paradis.