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Notre-Dame Bigoudenn C2

Une des cent petites rivières du pays, un ruisseau plus exactement venu sans se presser par les prairies étroites. Elle traverse, à proximité de la ville, la grand- route de Plonéour, sous un pont, pour aboutir dans le marais de Kerdenn. Aux marées d’équinoxe, le flot vient à sa rencontre, à travers l’étang, jusqu’à l’extrême limite du marais. En temps ordinaire, elle va son petit chemin par le chenal qu’elle s’est aménagé dans les vases durcies, à travers les joncs, les ronces et les orties, et en léchant au passage les pierres plates, usées par les genoux des blanchisseuses. C’est Poull-Kanapet, à Pont-n’abad, sur la route de Plonéour. Un lieu où pas n’est besoin de journaux pour être au courant des événements. Ce matin, le soleil de printemps est tout à la joie. A en égayer même, les petits trous d’eau rousse du marais. Mais les cœurs, eux, ne sont pas à la joie. Car, ce matin, encore, les nouvelles n’ont rien dit de bon. Si le landier de la colline et la garenne éclatent de blancheur sous la lessive mise à sécher, la carrière de pierre est muette de l’autre côté de la route. Sans voix et sans âme qui vive. A quoi bon venir tirer des pierres ou les tailler et attraper mal aux reins, puisqu’on ne bâtit plus ni maison, ni crèche, ni la moindre masure, nulle part. Il n’y a plus de travail pour les tailleurs de pierre. Et si les femmes sont en si grand nombre, ce matin, au lavoir, ce n’est pas sans motif, non plus. On leur en a laissé le temps. L’usine Béziers, une fois de plus, a tenu ses portes fermées, et l’on a fait savoir aux femmes qu’elles pouvaient rentrer chez elles, en attendant que la sirène ou le tambour ne les rappellent… En pleine saison des petits pois, si ça n’est pas une pitié! Le légume le plus périssable. On va encore pouvoir s’employer à transporter au tas de fumier, les charretées de pois échauffés. Et de maugréer donc!… C’est le même coup qui s’était produit voici un mois, avec les pleins bateaux de langoustines, qu’il fallait rejeter à la mer, au Gelven- neg, faute d’acheteurs! Marianna Tin Askoet était une Bigoudenn solide, pleine de santé. Elle savonnait, brossait et tordait son linge d’une poigne décidée, et le secouait dans l’eau courante, d’une poigne non moins décidée. — Et vous trouvez que c’est une vie, ça ? fulminait- elle. Nous encore, nous pouvons venir laver, pour faire œuvre de nos dix doigts. Quand je pense que mon bonhomme doit aller faire pointer sa carte au Château, depuis le milieu de l’hiver, ça me fait tourner le sang en eau. Et comment se nourrira-t-on, si l’on supprime aussi le travail des femmes ?. Naïg Le Berr, une petite personne douce, du haut de Penn-ar-C’hap, leva son dos : — Mes garçons, fit-elle, ont écrit hier à la maison. Pour demander des sous pour rentrer chez nous, car ils ont été débauchés de leur nouvelle place, et ils ne peuvent plus rester à Nantes; et, comme dit Pèr dans sa lettre, à Pont-n’abad, ça doit être le coup de feu avec les petits pois, actuellement, et de l’argent à gagner, pour tout le monde… — Ah! gast; oui! des cosses à partager avec les vaches, voilà ce qu’ils trouveront, coupa Chann Salaün la Noire, en tordant un torchon. Vous ne savez ce que j’écrirais, moi, à vos garçons. Je leur dirais : restez où vous êtes, car ici le Bon Dieu est fâché avec le monde.