fr
Notre-Dame Bigoudenn C2
Une des cent petites rivières du pays, un ruisseau plus exactement venu sans se presser par les prairies étroites. Elle traverse, à proximité de la ville, la grand- route de Plonéour, sous un pont, pour aboutir dans le marais de Kerdenn. Aux marées d’équinoxe, le flot vient à sa rencontre, à travers l’étang, jusqu’à l’extrême limite du marais. En temps ordinaire, elle va son petit chemin par le chenal qu’elle s’est aménagé dans les vases durcies, à travers les joncs, les ronces et les orties, et en léchant au passage les pierres plates, usées par les genoux des blanchisseuses. C’est Poull-Kanapet, à Pont-n’abad, sur la route de Plonéour. Un lieu où pas n’est besoin de journaux pour être au courant des événements. Ce matin, le soleil de printemps est tout à la joie. A en égayer même, les petits trous d’eau rousse du marais. Mais les cœurs, eux, ne sont pas à la joie. Car, ce matin, encore, les nouvelles n’ont rien dit de bon. Si le landier de la colline et la garenne éclatent de blancheur sous la lessive mise à sécher, la carrière de pierre est muette de l’autre côté de la route. Sans voix et sans âme qui vive. A quoi bon venir tirer des pierres ou les tailler et attraper mal aux reins, puisqu’on ne bâtit plus ni maison, ni crèche, ni la moindre masure, nulle part. Il n’y a plus de travail pour les tailleurs de pierre. Et si les femmes sont en si grand nombre, ce matin, au lavoir, ce n’est pas sans motif, non plus. On leur en a laissé le temps. L’usine Béziers, une fois de plus, a tenu ses portes fermées, et l’on a fait savoir aux femmes qu’elles pouvaient rentrer chez elles, en attendant que la sirène ou le tambour ne les rappellent… En pleine saison des petits pois, si ça n’est pas une pitié! Le légume le plus périssable. On va encore pouvoir s’employer à transporter au tas de fumier, les charretées de pois échauffés. Et de maugréer donc!… C’est le même coup qui s’était produit voici un mois, avec les pleins bateaux de langoustines, qu’il fallait rejeter à la mer, au Gelven- neg, faute d’acheteurs! Marianna Tin Askoet était une Bigoudenn solide, pleine de santé. Elle savonnait, brossait et tordait son linge d’une poigne décidée, et le secouait dans l’eau courante, d’une poigne non moins décidée. — Et vous trouvez que c’est une vie, ça ? fulminait- elle. Nous encore, nous pouvons venir laver, pour faire œuvre de nos dix doigts. Quand je pense que mon bonhomme doit aller faire pointer sa carte au Château, depuis le milieu de l’hiver, ça me fait tourner le sang en eau. Et comment se nourrira-t-on, si l’on supprime aussi le travail des femmes ?. Naïg Le Berr, une petite personne douce, du haut de Penn-ar-C’hap, leva son dos : — Mes garçons, fit-elle, ont écrit hier à la maison. Pour demander des sous pour rentrer chez nous, car ils ont été débauchés de leur nouvelle place, et ils ne peuvent plus rester à Nantes; et, comme dit Pèr dans sa lettre, à Pont-n’abad, ça doit être le coup de feu avec les petits pois, actuellement, et de l’argent à gagner, pour tout le monde… — Ah! gast; oui! des cosses à partager avec les vaches, voilà ce qu’ils trouveront, coupa Chann Salaün la Noire, en tordant un torchon. Vous ne savez ce que j’écrirais, moi, à vos garçons. Je leur dirais : restez où vous êtes, car ici le Bon Dieu est fâché avec le monde.
- Le Bon Dieu, Mon Dieu? — Le prêtre ne dit que ça tous les dimanches. — Ce qui est sûr, en tout cas, c’est que le Bon Dieu ne fait pas grand cas des pauvres bougres, fit une femme.
- Peut-être, soupira-t-elle, que les usines rouvriront plus tôt que nous ne le croyons. Reprenant son battoir, elle se mit à battre sa lessive.
- Peut-être, peut-être, jeta la femme d’Askoet. Celle-ci parle comme le chien du curé de Pornaleg, qui creva d’une ventrée d’espoir. C’est une désolation de vous entendre, l’échine courbée sous la bastonnade. Moi, je ficherais mon battoir à travers les jambes de ces vermines-là, tellement ça me fiche en colère. — Paix au jeu, le perdant regrettera! railla la voix d’une femme qui descendait à grand tapage de ses sabots de bois, vers une pierre plate demeurée inoccu- pée, proche de l’orifice du pont. — Hopala! Gare à la mine, cette fois! Voici l’autre arrivée avec sa bouche de « rapronobis ». La personne à la « bouche de rapronobis » était Katell Gloagen, du bas du Pont Gwern, une sœur de la mère de Paol Tirili; femme corpulente, comme sa camarade Marianna Tìn Askoet. La tante de Paol Tirili avait, vraiment, du bagout. Et de bavarder, sans plus attendre.
- Vous ne savez pas à quoi je pensais, les filles, en venant avec ma charge de linge, tout le long de la route ?
- Foi !
- Je me disais que c’était une belle chose - une bénédiction de Dieu, n’est-ce pas, Naïg Le Berr? - qu’il y eut des femmes dans un pays comme celui-ci. — Je le crois bien, ne serait-ce que pour torcher le cul des enfants. — Pendant ce temps-là, que font les hommes, sous le prétexte qu’ils sont en chômage? Se promener en ville, comme des touristes, à leur plaisir, ou se chauffer au soleil, devant les halles, devant le grand moulin, devant le cul du diable, tenez !… — Oh! tout de même! Katell, vous n’avez pas honte? interrompit Naïg Le Berr, de sa voix douce, en riant. — Les gueux, ça ne devrait pas exister.
- Ma foi! fit quelqu’une, avant la guerre, les pauvres se contentaient de pommes de terre au lait, ou de soupe au roux, et, si rarement, d’un vague morceau de viande. — Certes, on ne mangera plus de bifteck tous les jours, comme après la guerre. — On ne mangera plus? on ne mangera plus? Je suis socialiste, moi — Katell prononçait « sorcialiste» — et je n’ai pas honte d’avouer, moi, que je préfère m’expliquer avec une tranche de veau bien tendre et bien cuite, ou une joue de cochon, et m’appuyer mon verre de vin, que de casser ma faim avec des navets, comme les gueux de l’ancien temps. Quand je serai à court, je demanderai… — Ceux, bien sûr, qui peuvent avoir à crédit…
- Quoi, quoi ? Katell Gloagen n’écoutait ni ne parlait plus, car ele n’était plus à la conversation. Appuyée sur le rebord de sa caisse, ses bras qu’elle avait bien en chair, tout mousseux de savon et le cou bien tendu, la tante de Paol Tirili regardait avec une attention soutenue par l’orifice du pont. A travers les fougères de loup, poussées dans les fentes des pierres dallées, quatre ou cinq Bigoudenn s’agitaient dans le champ de vision de Katell Gloagen, à l’autre bout du pont, sur l’écran des sureaux et des buissons d’épines. Lavant aussi. Et bavardant et riant aux éclats. Leur causette n’était pas au goût de Katell Gloagen. Elle avait l’œil noir déjà, quand elle entendit une voix — la voix de Liza Jéromig, la femme de Jérom, le petit botteleur de la Nouvelle Route qui jetait : — Et Lij Gloagen aussi a la merde qui lui remonte haut dans le derrière depuis qu’elle a trouvé un torchon pour lui faire sa vaisselle… — Quoi! clama, cette fois, Katell. Vous m’entendez Liza Jéromig, avaleuse de foin! Vous feriez mieux, râteau ébréché, d’aller faire mettre des dents à votre bouche édentée, que de baver sur ma sœur. Le chiffonnier ne vous donnerait pas deux sous de vos dents. Et ma sœur, Lij Gloagen fait fi d’effrontées de votre espèce, effrontée que vous êtes. Katell Gloagen n’était pas la seule, parmi les Bigou- denn, à avoir la langue acérée et du sang sous les ongles. Si Liza Jéromig - « bouche édentée » et « râteau ébréché! » — avait été stupéfaite, et contra- riée aussi par la riposte, car il ne faisait pas beau avoir affaire à Katell Gloagen, l’épouse du botteleur n’était pas femme à céder dans une joute oratoire, surtout quand la provocation venait d’elle. Elle répondit donc du tac au tac par le canal du pont.
- Il n’y a que vous alors, gavache au nez plat, à ne pas savoir que votre sœur aînée est aidée par les prêtres. — Ma sœur à moi ?. Aidée par les prêtres ?… Ah ! ça alors ! Ah! ça, par exemple !… S’il y avait un sujet de conversation désagréable pour Katell, c’était celui de « la calotte », comme elle disait. Elle en haletait. Elle ne pouvait rester sous le coup d’un pareil affront; elle rétorquait avec brutalité : un mensonge en v a u t u n a u t r e .
- Alors, c’est par le prêtre qui a rendu enceinte votre nièce Filo… « Les miens, persiflait-elle sèchement, n’ont eu besoin de personne pour les épouiller, et encore moins, les lécheurs des culs des saints. »
- Pas même Monsieur Trou-de-Poix, comme de juste, celui qui devient loufoque autour de ses statues de Mari-Chuchu. — Mon neveu, Paol Tirili? Hapala! je m’en doutais. — Ce prétentieux, justement! Ça se gobe, à faire honte aux cochons. — Vous le jalousez, à en crever… — On le jalouse, on le jalouse !.
- .. Parce qu’il ne ressemble pas aux autres. — Votre neveu, Katell Gloagen ?… Je vais vous dire en cinq sec, ce qu’il est : le plus grand fainéant qu’il y ait en ville. Alors que tout le monde tire la langue pour demander du travail pour ses bras, ça trouve le moyen de fiche en bas sa boutique, tellement ça est fainéant… La laveuse prit un temps. Et puis : — Ça passe son temps à jouer à fabriquer des bonshommes. A jouer à la poupée!.. Comme un innocent !… Katell Gloagen sentait venir la congestion. Ele cracha dans l’eau pour signifier clairement le mépris dans lequel elle tenait les propos éhontés de Liza Jéromig. — Langue venimeuse! Boue sale! — c’est tout ce qu’elle trouvait à répliquer. L’autre, ayant bien enfoncé ses ongles, agrandit l’écorchure : — Mais il n’y a pas à se faire de la bile pour lui. Votre neveu n’aura jamais besoin d’aller faire pointer sa carte avec les autres chômeurs. Il ne connaîtra jamais les privations, car l’argent des prêtres…
- Et la merde du diable! hurla Katell, en lançant son battoir derrière son dos contre le talus de la chaussée de Kerdenn. Elle s’était levée furieuse, et elle essuyait fébrilement les bras et ses mains mouillées dans son tablier. Au bas du sentier caillouteux qui monte à la grand-route, elle jeta ses sabots. Et elle partit, à toute allure, vers la ville. — Tiens! Katell qui fiche le camp en chaussons! — Elle mouche !… — Que diable a pris au derrière de Katell ? — Le dipa-dapa’, s’exclamait Chann Salaün la Noire, le dipa-dapa ! Une personne, dont les oreilles avaient dû bourdon- ner, c’est Tonton Lom. « Tonton Lom» était un surnom — tout le monde a son surnom en ville — que ses paroissiens avaient appliqué à M. Guillaume Ker- draon, curé de Pont-n’abad. En attendant l’heure du déjeuner, il récitait son bréviaire dans son jardin. Il faisait semblant de réciter ; à dire vrai, le vieux prêtre était fort distrait, ce matin- là. La jeunesse du jour était trop radieuse. Il ferma son bréviaire. Il respira profondément, debout au milieu de l’allée centrale, forme noire aux épaules voûtées. ~ La vie est un délice aujourd’hui, énonça-t-il à haute voix; et il se gratta la nuque. Deux tics sans importance que M. Kerdraon avait acquis au cours des années : monologuer tout haut, et se gratter la nuque. Il caressa une rose d’une main légère, et il trouva qu’il voyait son domaine pour la première fois : ce qui se produisit souvent, dans les moments qui précèdent les départs. Le jardin du presbytère n’était pas grand; quelques carrés, où, alternaient, comme faire se doit, les fleurs, les arbres fruitiers et les légumes. Mais il paraissait immense, car les frondaisons toutes vertes du bois de Sant Loranz lui faisaient suite. Le vieux lutteur au corps fatigué s’y trouvait en pleine paix comme si compte avait été tenu de ses désirs. Les chantiers de constructions de bateaux faisaient silence désormais sur l’autre bord des quais. Quant au tintamarre des navires de charbon, de pommes de terre ou de poteaux de mine; quant au charivari des camions automobiles — et nous ne mentionnons pas les jurons des charretiers - voici longtemps, Dieu merci, que ces bruits ne vous cassaient plus la tête. Des abeilles bourdonnaient dans le soleil. Des moi- neaux sautillaient sur le gravier de l’allée centrale, et des grands arbres de Sant Loranz, dont les cimes s’agitaient doucement sous la brise, le feuillage modu- lait, parfois un bruissement frais et joli comme un clapotis d’eau. Et, par-dessus la masse verte des platanes, deux mâts très minces se dressaient, les mâts d’une goélette noire désarmée dans le port. Émergeant du bois, aussi, se dressait le clocher de l’église des Carmes, avec son triple toit d’ardoises miroitant au soleil. Mon Dieu! comme tout cela était donc tranquille et plaisant. Plus haut encore, très haut dans le firmament bleu immobile, un oiseau de mer blanc tournoyait avec lenteur : signe de beau temps.
- Ah! sapristi ! comment nomme-t-on cet oiseau en breton? se demandait soudain M. Kerdraon. Ah! sapristi! je ne saurais le dire. Il faudra que je m’en enquière auprès de mes vicaires à table, tout à l’heure. Le jeune Kilivéré faisait, il n’y a pas si longtemps, l’école buissonnière sur ses grèves natales, à Landela. A l’en croire, c’était un coureur et un dénicheur déter- miné.
- C’est à moi?… fit une voix, qui s’élevait du carré aux légumes. Et Soaz Gourlaouen, une des servantes du presbytère, tenant dans une main un couteau taché de terre, et dans l’autre une tête de salade, se leva derniere la petite hale de groseilliers. Elle tournait vers M. le Curé les lunettes de sa maigre face jaune. — Tiens! vous êtes là ? ma bonne Soaz… Vous êtes, « je le crains », de vers Priveilh, une capiste? — C’est même certain, et vous n’avez pas besoin « de le craindre ». Je suis née près de la chapelle de saint Tujan béni, patron des chiens enragés. Et mes parents sont capistes des deux côtés. Mon homme allait en mer, Dieu lui pardonne, et moi-même quand le goémon venait à la côte.
- Fort bien, Soaz! Alors vous pouvez me dire le nom de l’oiseau blanc, qui vole, là-haut, si haut dans le La « carabassenn» leva son visage au teint de buveuse de café, et, pour mieux voir, elle ôta ses lunettes. Elle dit :
- C’est un oiseau de mer. — Je le vois bien que c’est un oiseau de mer. Mais son nom? — Je suis trop vieille, monsieur le Curé, repartit sèchement la capiste, pour répondre au catéchisme. — Ne vous emballez pas, ma bonne Soaz! Ne vous irritez pas! Je ne désirais, en posant ma question, que me remémorer le nom de cet oiseau… que je connaissais étant enfant… Je cherche à me remémorer le breton de m o n enfance… — Cet oiseau de mer est une mouette ou un goeland, c’est-à-dire en breton, un « orio » ou un « goelan », fit la « carabassenn », sans plus. Mais, à part elle, elle maugréa: « La place de ce vieillard est parmi les chanoines de Kemper, puisqu’il avoue lui-même qu’il retombe en enfance. » L’autre continuait. — Un « goelan » ou un « orio ». Savoir approxima- tif, comme celui de l’homme le mieux renseigné. Minime est le savoir du chrétien le mieux renseigné; et son savoir n’est jamais que relatif… « … Concernant les choses les plus familières, les plus proches de lui-même.
- Oh! objectait Soaz, je connais des tas de noms d’oiseaux : la poule, le corbeau, la pie, le serin, le geai, le merle, le moineau, la chauve-souris, l’hirondelle, le c o u c o u . — D’après leur nom, ou d’après leur plumage? leurs œufs…
- D’après leur nom, d’après leur plumage, d’après — Oh ! sapristi ! — Et d’après l’usage que l’on fait de leurs noms : un coucou c’est une femme écervelée, et un « orio » est un nigaud, comme sa camarade l’oie, et, puisque pie ou corbeau chantent toujours, je parie que ce bavardage de nigauds que nous tenons, ne sera pas long à franchir le mur, comme fit la vieille qui n’était pas sage, et l’on dira encore que les vieux curés ne sont bons qu’à r a d o t e r …
- C’est vrai! ma bonne Soaz! Allez vite moudre votre café. Je lirai encore un bout de bréviaire avant midi.
- .. Et que les prêtres n’ont vraiment pas grand souci, grommelait l’autre, en tournant le dos, puisqu’ils peuvent perdre leur temps et leur salive avec de semblables sornettes. La « carabassenn » maugréait toujours, en heurtant ses sabots de bois contre le seuil de sa cuisine; il ne faisait pas beau l’arrêter, quand sa langue se mettait en mouvement . Le prête souriait, en dodelinant de la tête : — Le mot « orio » est bien joli !… « Mais, sapristi, elle m’a grondé, sans me laisser m’expliquer! La pauvre fille a cru que je lui posais une colle quand j’ai demandé le nom de cet oiseau de mer. Une « carabassenn » n’a rien à m’enseigner. Pour cette femme, comme pour tous ceux du menu peuple, le ministre de Dieu doit, à cause même de son Sacrement suprême, savoir et connaître tout, important ou insigni- fiant, ce qui se trouve dans les livres, bien sûr, et sur la terre, et dans le cœur de la terre, sous la calotte des cieux, et dans les cieux aussi bien sûr… Eh, quoi! nous autres prêtres ne sommes-nous pas les pasteurs du peuple ? « Or, Dieu sait, si, tout compte fait, nous n’en savons pas bien long! » Allant et venant dans son petit jardin tout chaud de soleil, M. Kerdraon poursuivit ses réflexions jusqu’à ce que tintât l’angélus de midi. Ce n’est pas à son domicile qu’avait filé Katell, quand elle avait planté là si vivement le lavoir. Elle se rendait, et plus vite que ça, chez sa sœur, Lij Gloagen. Et l’on verrait ce qu’on verrait, car Katell était bien en colère. Ayant monté la rue Neuve, qu’on appelle aussi rue Hoche, elle traversait le coin de la place de la Made- leine pour gagner la petite chapelle et la boutique. L’ample place toute blanche baignait complètement dans la lumière du soleil. Il n’y avait pas une âme sur toute son étendue, à part deux ou trois jeunes chiens qui jouaient à se poursuivre. Mais devant les halles, — Les Halles Nouvelles, — il y avait un grand attroupement. Des chômeurs, et des femmes venues faire leur marché, entouraient une vieille Bigoudenn, sur son séant au bord de la porte centrale. Marianna de la Maison de Fumée avait fait une chute, pauvre d’elle! en se tordant le pied sur une pelure de quelque chose. Elle se plaignait de sa jambe mauvaise, et envoyait tout le monde promener. — Vous avez eu grand mal, pauvre Marianna? — Crotte !
- On vous appellera le médecin, pauvre Marianna? — Crotte ! — Pauvre Marianna, vous prendrez bien un coup de r h u m ?
- Oui. — A la bonne heure ! disait Katell à Anna Bleiz, une jeune voisine, qui, auprès d’elle, allongeait le cou par- dessus l’épaule des autres, pour voir aussi la « pauvre Marianna ». En voici une qui ne cherche pas cinq pattes au mouton. Elle sait ce qui lui fait du bien au c œ u r … Katell riait encore, comme elle descendait vers la maison de sa sœur, contigue à la chapelle de la Madeleine, sur l’éminence qui domine l’étang. En se rapprochant de la boutique, elle entendit son neveu Paol Tirili qui sifflait, et les coups de son petit marteau de cordonnier, martelant la semelle d’une chaussure. Elle se rappela qu’elle était en colère. La porte de l’atelier était grande ouverte. Katell e n t r a . Paol Tirili avait posé sur son tablier de cuir le soulier qu’il était en train de raccommoder, et son petit marteau à long manche sur la table noire, près de lui. Il était en corps de chemise, car le soleil donnait. Il regardait sa tante.
- Où le tonnerre est-il tombé? demanda-t-il. Vous en faites une tête! — Tu peux parler.
- On a des fâcheuses nouvelles des cousins?
- Tes cousins sont bien où ils sont. C’est ici, à Pont- n’abad que ça va mal, plus mal que la crotte…
- …de chien!… Je connais l’air et la chanson, depuis longtemps, tante Katell. La tante était très ennuyée. Car, si c’était une femme bien en chair et de sang généreux, elle était d’un tempérament vif, et quelque peu brouillon, et, à cause de cela, sans mémoire. Il avait suffi du petit intermède dont Marianna de la Maison de Fumée venait d’être l’héroïne pour lui faire oublier pourquoi elle était tres en colere. Si, encore, sa sœur Lij s’était trouvée là! Elle dit, sur un ton renfrogné : — Et la pratique? De ses bras aux manches retroussées jusqu’aux coudes, et tachés de poix, Paol désigna le pourtour de l’atelier. Des rangées de souliers attendaient le bon vouloir du cordonnier. — Ils ne sont pas encore raccommodés, fit la tante, entre les dents. Le cordonnier fit demi-tour sur son siège pour regarder sa tante. Étonné. — Que vous arrive-t-il, ma tante Katell?… Et pourquoi avez-vous dit: « Ils ne sont pas encore raccommodés. » — Le sais-je moi-même ? éclatait-elle. Mais, misère! si je n’ai même plus le droit de parler de ce qui me tourmente, autant vaut que je me jette a la mer, la tête la première. — Oh, la ! la ! Non! ce n’est pas la peine ! Katell était lancée, cette fois : — Il y en a qui sont trop bien nourris, et qui ne savent pas ce que c’est que de mâcher de la misère. C’est une pitié de voir les enfants d’aujourd’hui gaspil- ler si étourdiment, les aliments que leurs parents leur ont préparés. « Je sais, moi, et ta mère le sait aussi, ce que c’est que de porter des fardeaux et d’avoir des enfants. Tu ne te rappelles pas, comme de juste, le temps d’autrefois, quand tu étais encore au berceau, et qu’il fallait t’emporter jusqu’à la cale de Lok-Tudi pour te donner ta tétée. Ta mère et moi, et les autres femmes, nous déchargions les sacs de pommes de terre des charrettes dans les bateaux des Anglais. Du matin à l’aube jusqu’à la nuit sombre. Pour vous gagner à manger. « Ça, ce n’était pas du travail pour crabes mous ni pour pattes enchevêtrées; mais bien besogne de galère; et s’écorcher le dos, et suer une sueur rouge dans la chaleur de l’été. Et manger du pain sec ou de la soupe de roux. Tout ça, pour pouvoir mettre deux sous de côté. « Mais, grâce à cet éreintement de vos parents, les enfants ont pu rester plus longtemps à l’école; et, grâce aux deux sous économisés, Tirili, ton père, d’employé qu’il était, a pu se mettre à son compte, et monter son atelier de cordonnier, et être maître chez lui, sans avoir à obéir à Per ou à Paol; et la famille, qui fut dans une purée à écraser au marteau, peut marcher droit sur la rue, sans baisser les yeux. « Je n’ai pas honte d’avoir été pauvre; les sous qui sont dans la famille ont été amassés un à u n et économisés un à un; ils n’ont pas été volés, pour sûr, ni reçus en aumône; et si nous nous sommes privés tellement, et si nous pouvons passer sans demander quoi que ce soit à qui que ce soit, ce n’est pas pour que la boue du chemin vienne nous salir. A mesure qu’elle allait de l’avant, Katell Gloagen voyait ses idées se préciser à nouveau. « La boue du chemin » concernait, à n’en pas douter, Liza Jéromig, l’épouse du petit botteleur de la Route Neuve, la femme à la langue de vipère. — Ce n’est pas ces culs étroits qui frotteront de la merde contre les lèvres de Katell Gloagen. Je leur triturerais plutôt les yeux avec mes aiguilles à tricoter. Ces nabots gelés ont le derrière rongé par la jalousie. Mais les cochonneries qu’ils répandent en ville à notre sujet me feront tourner le sang en eau. « Oui, mon neveu Paol! C’est esquintant de porter des fardeaux, pendant tout le jour. Mais une chose reste vraie, c’est que le corps d’un homme se pourrit s’il ne travaille pas. « Et les gens disent, par là, qu’il n’y a pas en ville, plus grand flemmard que toi, et que tu conduis à sa ruine, par ta paresse, la cordonnerie du vieux Tirili. «Taper sur un caillou pour le plaisir, ça n’est pas fatigant. Surtout ça ne rapporte pas plus que de tourner le chat par la queue. Mais pendant ce temps, les chaussures de la clientèle restent à bâiller là, par terre, avec leurs trous. Seulement, sais-tu, ce qui t’arrivera, avant qu’il soit longtemps, si tu continues à flemmar- der? Partir d’ici l’épaule nue. et tomber plus bas que ne furent jamais tes parents. — C’est l’exacte vérité, tante Katell! Et Paolo Tirili eut un demi-sourire, qui laissa voir ses dents nettes. — Et voilà le cas que font les enfants… — De quoi donc?… fit une voix. La mère de Paol Tirili venait de rentrer avec ses commissions - la graine des poules, et les éléments du déjeuner. Elle avait entendu les dernières paroles de sa sœur. Les deux Bigoudenn se ressemblaient. Mais si Katell avait de la corpulence, et des joues rouges, Lij Gloagen était une femme maigre, avec des rides sur le front. Elle n’avait pas la bonne mine de sa sœur, et les gens disaient qu’elle avait une maladie de cœur. Ses yeux étaient exactement semblables à ceux de son fils : noirs et vifs, encore qu’on y décelât plus de douceur. Katell s’était pas mal déchargé la conscience. Sa bonne humeur revenue, elle répondit : — Ma pauvre Lij! Je crois bien que je faisais du potin chez vous. — Votre bouche est assez grande pour troubler le quartier du haut en bas. — Que voulez-vous? Je deviens maboule, quand j’entends dire du mal de la famille.
- Mon Dieu! Mon Dieu! Mon Dieu! comme vous avez le cœur navré, ma tante Katell, ironisait alors Paol Tirili, en se levant de son siège. Racontez votre chagrin, par le menu détail, à ma mère, et ça vous donnera du bon temps, à toutes deux. Moi, je vais au jardin, taper sur mon petit bonhomme comme vous dites. — Tu peux y aller! Il est vrai que tu es assez bien payé pour ça ! Le cordonnier se retourna.
- Moi ? fit-il. Par qui ? — Tu le sais bien, va. — Non, je ne le sais pas. Par qui ? — Par les prêtres!
- Moi ?… Pourquoi ?… — Ce sont les femmes qui disaient ça au lavoir. Paol avait éclaté de rire. Il se rapprocha de l’oreille de sa tante. — Dites-moi, tante Katell! Combien vaut une boule en or de la grosseur de votre tête? Cher?
- Cher!
- Cher? Écoutez bien; une boule en or massif aussi grosse que votre tête, et votre coiffe bigoudenn en plus, m’a été promise par le petit vicaire; une autre boule en or, à moi promise aussi par le grand vicaire, est arrivée à mi-route, au bas du Château et, peut-être plus près; et la boule en or du curé, elle est rendue ici, mais je l’ai bien cachée aussitôt, à cause du voleur. Quand arrivera la boule en or de l’évêque, et celle du pape… Et le cordonnier s’en fut, par la cuisine, vers le jardin. Par les deux portes ouvertes de la cuisine, les eaux lumineuses de l’étang apparurent. Le chat sauta d’une chaise et chemina, la queue en l’air, sur les talons de son maître. Les serins, dans leur cage accrochée dehors au soleil, se mirent à striduler. Katell soupira, car elle était versatile. Elle regardait sa s œ u r : — Vous avez vu comme votre fils est devenu grognon, ma pauvre Lij? — Qui n’est pas grognon, au jour d’aujourd’hui? Vous-même étiez, tout à l’heure, comme une touffe d’épines, semblable au chien bouledogue, à tel point que votre coiffe en est tout de travers, pauvre femme. Tout le monde est grognon, depuis Dieu seul sait quand. Il ne pourra en être autrement, d’ailleurs, tant que le travail ne donnera pas mieux dans le pays. Vous dites qu’il ne répare pas les chaussures ? Si c’est pour ne pas être payé, elles sont bien là. Le « grognon », rendu dans le bas de son jardin, chantait et tapait sur sa grande pierre.
- Ah, disait Lij Gloagen, comme se parlant à elle- même. Le travail que Paol mène là ferait reculer un homme faible. Mais Paol n’est ni faible ni paresseux. Et il est doué. Un orgueil profond faisait vibrer la voix de Lij Gloagen.
- Restez manger avec nous, dit-elle, tôt après, à Katell. — Vous savez bien que je ne le ferai pas, répondait celle-ci. Toute ma lessive est étalée au lavoir de Kanapet. — Le voleur n’emportera pas votre lessive. Descen- dez, si vous voulez, regarder Paol, en attendant. — Pour quoi faire, Mon Dieu? Une pierre, c’est une pierre pour moi. Katell déplia un bout de journal sur la table. Il enveloppait trois maquereaux, frais vivants.
- Donnez-moi plutôt un couteau, que je vous nettoie vos poissons. Paol Tirili tapait, à petit coups légers, du bout pointu de son marteau, dans la partie inférieure de sa statue. Il achevait de mettre au point un pli dans la robe, juste au-dessus du genou. Les plis de cette robe tombaient tout droit, dans un drapé harmonieux, comme ceux des cotillons de velours d’une Bigoudenn, lorsqu’elle se tient debout. «Que diable a pris ma tante de s’amener ainsi me faire une scène au beau milieu d’être à laver? » se demandait le jeune homme, tout en martelant. Ça le tracassait. Il en donna un coup de marteau de t r a v e r s . « Cochonner ! fit-il entre les dents. Je ne fais rien de bon aujourd’hui. » Et il jeta son instrument dans un coin. Paol Tirili avait établi son petit atelier d’artiste - son refuge à poules, comme l’avait baptisé Jani Dréo - tout près de l’étang, dans le coin le plus éloigné de son jardin. Un atelier d’artiste? Deux perches supportant un toit, abri contre la pluie, qui s’appuyait par ailleurs contre un grand mur, un vieux mur de pierres sans âge, dans les creux duquel pullulaient les escargots, les nombrils de Vénus, le saxiphrage et le peuple innom- brable des petites-bêtes-à-l’arrière-train-qui-se- recroqueville. Par-dessus le mur et le petit atelier, les grosses branches des frênes du terrain communal étendaient leur ombre sur tout ce coin du jardin. La future statue, haute de plus d’un mètre, se trouvait pour l’instant appuyée contre le vieux mur. Le grain de sa pierre était à peine plus fin. Les formes essentielles de l’œuvre avaient été dégrossies, le buste et les jambes principalement, car la tête, il faut l’avouer, se presentait, pour le moment, comme une grosse boule uniforme. Dans un coin, recouverte d’un linge, attendait, posée sur une vieille caisse à savon, le modèle de la tête future, pétri dans de la glaise, d’après les traits de la fille du charpentier en acier. Notre artiste alluma une cigarette. Son regard s’ar- rêta sur les buissons de roses, véritable tourré mal peigné qui se dressait entre l’atelier et la maison de sa mère. Puis il se tourna vers l’étang, et s’accouda, pour fumer, sur le lierre qui couronnait le muret. Au pied du mur, des vaguelettes faisaient leur clapotis autour de minuscules roches noires. L’eau était limpide comme l’œil de la vipère. — Paresseux! prétentieux !… Et entretenu en outre par les prêtres!… Si j’étais resté écouter ma sacrée bracque de tante, j’aurais appris d’elle que j’étais encore un gosier en pente, comme de juste, et un coureur de jupons, peut-être, par-dessus le marché. A tant que faire… Sacrée tante Katell. Un rire fit briller le regard de Paol. — Paresseux? Coureurs de filles? Buveurs? Ça ne manque pas à Pont-n’abad. Mais sa tante ne serait pas accourue du lavoir pour lui apprendre cela… Ah! il s’agissait bien de ces défauts-là !. — Viens donc un peu ici, qu’on te confesse. N’es-tu pas, de plus, un prétentieux? « Dis-nous pourquoi tu es un prétentieux?
- J’ai proclamé, alors que nul ne me demandait quoi que ce soit, que j’allais épater tout le monde par une œuvre sans pareille. J’ai mis en branle les cloches du baptême… — Hé! hé!… Avant que l’enfant ne fût né! Voilà, en effet, pas mal de temps que se sont écoulés les neuf mois fatidiques. Il faut croire que tu n’es pas bon à produire des enfants. Tu es un prétentieux. Ça ne fait pas l’ombre d’un doute. Paol Tirili s’était dressé, tout debout. Il était grand et mince. Il s’étira, à s’en faire craquer les articulations. Un sang vivant coulait en ses veines. Il avait confiance en ses possibilités. Sa réputation en ville? Ce qu’on disait à son sujet ? Jamais il ne lui était venu à l’idée que chien ou chat pouvaient s’occuper de ce qu’il faisait ou ne faisait pas. Or, voici que les guêpes du lavoir, elles-mêmes s’éri- geant en juges, venaient lui demander des comptes. Ah,
- Oui, Monsieur! Et ça n’est pas sans motif que les guêpes du lavoir t’ont piqué de leur dard. Tu as contracté une dette envers la population de Pont- n’abad. Tous attendent le chef-d’œuvre: Notre-Dame des Carmes. La Notre-Dame Bigoudenn.
- Quel honneur !
- Honneur? Tout doux, monsieur, tout doux! C’est jouer un peu prématurément les artistes, honneur de leur pays. C e n’est pas la valeur de ton travail qui importe à qui que ce soit, non plus que la dévotion pour la Mère de l’Enfant Jésus. « Ce que l’on attend de toi est que tu mènes à bonne fin l’ouvrage ébauché. Terminer, tenir ta parole, encore une fois. Car promettre n’est rien… « Sais-tu ce que c’est que les « germes minces »? Ils poussent en longueur, mais ils ne produisent pas de pommes de terre. O n les élimine. — Boule de putain ! s’exclamait Paol à haute voix. Il en demeura stupéfait. Il s’était énervé, tout seul. Il jeta sa cigarette à terre. « … Moi, un inconstant?… un impuissant ?. « . avec l’aide de mon ciseau et de mon marteau à bout pointu, je ferai vivre dans la pierre rugueuse qui est là, un visage jeune et plein de douceur, comme celui qui, comme celui qui, jour et nuit, sourit dans ma pensée. Voilà un projet qui ne montera pas en graine et ne s’étirera pas comme un « germe mince » de patate. « Ma Dame des Carmes à moi ne sera peut-être pas au gré des prêtres, ni au gré de personne dans le pays. Ma Vierge à moi, n’aura pas les yeux fixés timidement au sol, ni levés au ciel et fondus. Elle fixera le monde avec l’orgueil de sa jeune maternité. Ça n’est pas de pareilles vierges que l’on fabrique pour les églises?… Qu’est-ce que cela peut me faire, et qu’est-ce que cela peut faire aux autres? Si j’ai promis mon « chef- d’œuvre » à l’église de Pont-n’abad, tout ça n’était que plaisanterie. Voici longtemps que je travaille pour moi tout seul, pour mon agrément, aussi, pour mon propre agrément, seulement… Tenu par une promesse? Du domaine public, ma statue?… Hé, là !… Attendons !… Les vaguelettes continuaient à faire leur léger clapo- tis autour des minuscules roches noires. Nonchalam- ment. Un mulet, en jouant, fit un saut hors de l’eau. Ploc! Et s’enfuit, rapide, avec le banc des autres mulets. Paol se pencha par-dessus son mur. Sous lui, deux tout menus crabes allaient de travers dans l’eau transparente, jouant à cache-cache dans les creux des pierres. De petites crevettes sommeillaient sur les plagettes de sable, large chacune de quelques empans, au pied des roches. Plus loin, vers les fonds, on distinguait, en prêtant attention, une plie qui se confondait avec la vase sombre, et des anguilles.
- L’eau est fraîche, fit le jeune homme. Peut-être tout de même avant de m’atteler pour de bon au chef- d’œuvre, que vous attendez, vous me permettrez bien, ô distributeurs de coups de langue, de faire faire trempette à mes pattes. — Ah! mais ! Le temps d’enlever ses sandalettes de cuir, et de monter sur son muret, Paol se laissait tomber en bas du côté de l’étang. Il faisait bon vivre, et l’eau était délicieuse, ainsi que son aspect le laissait supposer. Paol Tirili avait repris sa bonne humeur. Il ramassa parmi le gravier, un éclat d’ardoise, puis un autre, et se penchant, les lança sur la surface de l’étang. Les ardoises rebondissaient trois ou quatre fois avant de disparaître. Notre garçon fut tout heureux de ses « ronds ».
- C’est vrai, tante Katell, on ne vend pas les œufs dans le derrière des poules. C’est très bien de tenir ses promesses. C’est honorable de travailler avec ponctua- lité. Mais une pause, c’est bon aussi, tante Katell. Flemmarder, c’est vivre aussi; et se grâler au soleil est plus à ma convenance que de bosser et attraper des maux de reins. « Que diable? Il y a le temps, ma tante Katell. Pourquoi être si pressé d’atteindre le bout du sillon ?… Quand bien même je serais, pour la ville entière, un flemmard multiplié par cent, je ne besognerai sur ma statue que quand ça me fera plaisir. Je la terminerai, en temps et heure, q u a n d l’envie me p r e n d r a d e la terminer. Quand je devrais rester vingt-cinq ans à la fignoler, tante Katell. Par menues bribes, la pie finit bien par emporter le cheval. J’ai le temps… Les cloches des Carmes et l’horloge du Château conjuguaient leurs sons dans l’air transparent et chaud. — Bon sang! midi!… Sautons vers la bouillie !. Paol grimpa, tel un lézard, jusqu’à son jardin, en s’aidant des nombreuses excavations de mur, ainsi que des grosses racines de lierre. Cet effort ne l’avait certes pas essoufflé. Il avait les muscles souples et le cœur solide. Il était vivant. Le jardin des Tirili était engourdi dans l’odeur chaude des buissons de roses et la senteur lourde des lis, immobiles sous le soleil de midi. Quiet. Douillette- ment abrité du vent. On percevait aussi l’odeur balsa- mique des lauriers de la vieille chapelle endormie dans son bosquet. Les fleurs, choses fragiles et éphémères s’il en est, offraient dans leur quiétude immobile, l’image de la sérénité de ce qui doit toujours durer. Ainsi la chapelle plusieurs fois centenaire. Et Paol, à son insu, suivait l’exemple muet des fleurs et de la chapelle. Insoucieux du lendemain, il vivait au soleil de son rêve. Il n’avait aucune hâte de le réaliser dans la matière. A table « l’orio» fut un prétexte tout trouvé pour M. le Curé d’engager la conversation avec ses deux vicaires. Il y avait une trop grande différence de caractère — et d’âge — entre les trois prêtres pour leur permettre de tenir une longue conversation qui ne dégénérât pas en propos aigres-doux. C’est pourquoi des repas entiers se déroulaient sans qu’un mot, ou autant dire, fut échangé entre ces messieurs du presby- tère. Cela contrariait fort le vieux curé, car il s’était pris à aimer les déroulements de phrases fleuries et sourian- tes. Le nom breton de la mouette, pensait M. Kerdraon, ne pouvait attirer le moindre propos acide sur les ailes de son blanc plumage. A condition de s’en tenir au thème étymologique, et à celui des autres noms d’oi- s e a u x .
- Imaginez-vous, annonçait-il donc, guilleret, imaginez-vous, messieurs, que je viens de me faire rabrouer, et vertement, s’il vous plaît, par cette bonne Soaz. Et vous ne devineriez jamais pourquoi… Les deux vicaires firent « oh ! » en même temps, sans faire montre d’étonnement. La chose leur arrivait, à eux aussi. Et puis, ils en étaient au tout premier service. — Les bonnes de presbytères, voilà notre pénitence, formula néanmoins M. Abgrall, le premier vicaire. C’est la servitude du prêtre. Opportet pati. M. le Guré enchaînait :
- Pour lui avoir demandé le nom breton d’un oiseau de mer, l’orio! Elle s’était trouvée choquée de me voir aussi ignorant au sujet d’une bestiole si connue dans le pays. Comme personne ne le relayait, M. Kerdraon conti- n u a — Elle a articulé le mot en faisant rouler l’ « r », à la manière capiste, et en mettant l’accent sur la dernière syllabe « io ». Orr-iô ! C’est joli comme un chaud soleil, n’est-ce pas?
- Parfaitement, opinait Biel Kilivéré, le jeune vicaire.
- Je n’attache pas d’importance à l’admonestation. Mais c’est merveilleux ce qu’un pareil terme peut avoir tinté clair à mon oreille. Jamais je n’avais remarqué que le breton était si harmonieux. C’était pour moi, uniquement, un instrument d’apostolat, à l’usage des fidèles incultes. Mais du seul fait de m’être rappelé aujourd’hui, à la suite de ce vocable, un certain nombre d’autres, leur joliesse intrinsèque s’épanouit à mes yeux comme un parterre de fleurs; ils gazouillent, et palpi- tent, comme une troupe de rossignols.
- Ça y est, approuvait à nouveau Kilivéré; vous finissez par être de mon avis. Vous avouez la valeur du breton pour lui-même.
- … Avalou mir: pommes qui se conservent; babu ruz : cerises rouges; irinn : prunelles; trin’chin’ : oseilles; luss: myrtilles; poloss : prunes sauvages, petites choses acides et aigres, trésors de l’enfant que j’ai été! Depuis si longtemps que mes lèvres s’étaient désaccoutumées de leurs noms, comme mon palais de leur goût! Ils étaient devenus insignifiants, sans intérêt pour moi, tant que j’ai été un homme dans la plénitude de ma force. Or, maintenant, rien que de les prononcer, j’ai ‘impression de revoir le monde et les choses avec les yeux tout neufs de ma petite enfance : les prés aux longues herbes, sur les bords de la rivière Elorn, là-bas, à Landivizio, et les eaux qui bondissent allégrement dans l’ombre, marquée de soleil, des saules et des peupliers. Une fraîcheur printanière, en vérité! Un bain spirituel après la moisson, dans la chaleur d’orage, des âmes chrétiennes.
- Le breton est une véritable fontaine de Jouvence, opinait à nouveau Biel Kili. — M’est avis que vous tenez là le langage des bardes! fit M. Abgrall, le premier vicaire, un homme osseux, aux mâchoires solides, âgé d’une quarantaine d’années. Pour regarder son curé, il avait cessé de se curer, au moyen d’une allumette, sa molaire en or. — Un langage de barde? Hé! hé! Ce que je sais, c’est que je ne resterai plus longtemps à la tête de cette paroisse. Finis donc pour moi la vie active et le tracas quotidien. Voici venir mon crépuscule et ses heures vides. Je ne sommeillerai pas continuellement, bien sûr, et je ne passerai pas tout mon temps à bâiller dans le cloître. Or, je crois bien avoir trouvé le meilleur emploi que puisse faire un vieux chanoine de ses heures désœuvrées: me remettre à l’étude du breton de mon enfance, et composer, puisque, Mon Dieu deus nobis hac otia fecit de petites pièces de vers, pour mon agrément… — C’est ça. — Et il faudra, concluait M. Kilivéré, avec vivacité, publier vos vers dans Feiz-ha-Breiz. Pour donner le bon exemple. Pour le prestige du breton. M. Kilivéré, avait été surnommé Kili, et plus habituellement encore Blondinet, à cause de sa blonde chevelure, et aussi de son visage enfantin et de ses yeux bleus demeurés tout jeunes. Il avait été ordonné prêtre au cours de la semaine pascale dernière. C’est de lui que les noëlistes de Pont-n’abad disaient : « Dommage que c’est, qu’un joli homme comme ça est allé prêtre! » Kili avait été chargé des jeunes garçons du patro- nage. Il se trouvait avec eux dans son élément. Mais il était, de plus, un militant du « Bleun-Brug », c’est-à- dire partisan de l’enseignement du breton dans les écoles. Voici que, sans s’en douter, il trouvait un allié inattendu. Le grand vicaire disait :
- Je suis de l’avis de mon jeune confrère, encore qu’il ait exprimé son point de vue de façon quelque peu désinvolte. C’est de son âge. «Tout mot breton imprimé sur le papier est un obstacle de plus devant la marée montante du fran- çais… — Ah! sapristi!… s’exclamait en riant, le vieux curé. Sa fourchette en demeura à mi-chemin entre son assiette et ses lèvres. Deux ou trois bagatelles versifiées sont douées d’un pareil pouvoir ? — Oui ! répondit M. Abgrall. Le grand vicaire, un « julot » comme son curé, mais de Plouziri sur l’autre rive de l’Elorn, ne plaisantait jamais. Il contrastait absolument avec le « gosse » qu’était resté le petit Blondinet. Le vicaire Abgrall, disaient les Bigoudenn, « avait le menton collé à sa pomme d’Adam! » Il ne s’exprimait que sur un ton doctoral, avec un air de profonde réflexion. Il poursui- vait : — Je ne suis pas hostile au français, certes; et si je me déclare partisan du breton, ce n’est pas que, comme notre jeune confrère, j’aie souci de celtisme ou de littérature fondée sur le génie de la Race. Futilités, que tout cela. Mes préoccupations sont d’un ordre plus élevé : s’il est vrai que le breton et la foi sont frère et sœur en Bretagne, voici une autre évidence: nous, prêtres, nous n’avons rien de bon à attendre, pour notre religion et pour notre influence à nous, ministres de Dieu, de la victoire du français sur le breton… M. Kerdraon avait fermé les yeux. Mais l’on sentait que son sourire sceptique brillait sous sa paupière. — J’ai bien peur que le diable ne sache le breton aussi… fit-il. La preuve vous environne, messieurs… Pont-n’abad parle le breton, comme Bodiliz, ou Plou- vorn ou Berlez dans le Léon le plus catholique. Mais si l’on excepte une petite poignée de paroissiens à peu près potables, la population, ici, mène une vie a- chrétienne. Les hommes, comme les femmes.
- Je maintiens mon point de vue. Le peuple parle le breton, je l’admets. Mais son instruction?… Sa nourri- ture spirituelle?… Où va-t-il les chercher? Pas, en tout cas, auprès de la chaire de ses prêtres. Mais bien dans les livres français, dans les journaux français. Et dans le français le plus pernicieux. « Ainsi donc : l’enveloppe est bretonne, à savoir la langue et le costume bigoudenn. Mais l’esprit de nos paroissiens est francisé. Ils se comportent dans leur vie comme les Français des grandes villes dissolues. Une Bretagne non chrétienne, quoique parlant le breton, est-elle quand même, la Bretagne? — Ah ! bah ! fit le petit vicaire. — Je crois bien que mon « orio » s’est envolé, dit le c u r é L’autre n’entendit pas. Il était déchaîné. — Une paroisse, comme celle-ci, encore que bre- tonne de langue, est francisée et contaminée. Bretons les paroissiens de cette ville?… Sauveur Jésus !… « Manger, boire, s’accoupler, s’adonner aux danses indécentes, aux chansons obscènes, aux péchés de la chair, jouir tout de suite, voilà sa règle de vie, au peuple de cette paroisse. « Et à nous, prêtres, puisque enfin c’est notre rôle de vitupérer l’indiscipline, de maintenir les âmes dans le droit chemin, et de prêcher la résignation chrétienne, ils viennent, en guise de remerciements, jeter des pierres contre les fenêtres de notre presbytère… M. Kerdraon avait fermé les yeux, et croisé ses mains sur son ventre. Il ne parlait plus. Il ne sommeillait pas. Mais il savait qu’il était inutile d’essayer d’apaiser le grand vicaire. Lui tenir tête n’eût été qu’attiser le feu. Il voulut changer la conversation : — Vous ai-je dit qu’une statue avait été promise à la Vierge bénie par un jeune paroissien, Paol Tirili? A titre gracieux. — A titre gracieux?… Vous voulez dire, sans rému- nération de votre part? — Disons pour l’honneur. Sûrement aussi en l’hon- neur de Notre-Dame des Carmes, en témoignage de foi chrétienne.
- Oui! Le coin de lèvre de M. Abgrall avait esquissé un pli méprisant. Il but du café, et dit :
- Encore un de ces jeunes fats qui s’imaginent qu’ils vont « accroître le patrimoine de l’humanité ». « D’où lui vient son investiture? Et où a-t-il pris le droit d’exécuter une œuvre sacrée? Dans sa foi chré- tienne? « Eh bien, c’est pour moi, lui et ses semblables, un témoignage de plus de l’anarchie qui envahit les esprits à mesure que la foi décroît. Je décèle dans les intentions de l’artiste qu’essaie d’être votre Tirili un ferment impur dont son œuvre gardera le stigmate. Et certes, ce n’est pas le ferment de sa dévotion.
- Oh! il est content de lui. C’est ce qu’il faut pour exciter le talent des artistes, pour leur donner confiance en leur valeur.
- Non, de l’orgueil. Paol Tirili ne fait même pas ses Pâques. Et combien de fois par an, dites-moi, le voyez- vous à la messe? Il faut être en état de grâce pour traiter des sujets sacrés… Croyez-vous qu’il soit agréa- ble à la Mère Immaculée de Notre Sauveur de voir Son Visage Auguste attouché par des artistes dont le cœur est plein de péché? — Monsieur Abgrall, vos paroles sont aujourd’hui d’une sévérité par trop rigoureuse, dit seulement M. Kerdraon. Et il acheva, pour son propre compte :
- La semence est toujours menue; et, tout à fait insignifiante, la marque extérieure des Elus. Dieu prend où il veut, et qui il veut, les hérauts de sa Gloire. Même quand il s’agit de graver le Visage Béni de Sa Mère. Ce n’est pas à nous de juger… ni de choisir pour Lui. Le curé se leva, imité par ses deux vicaires. — Agimus tibi gratias, récita-t-il. Nous te bénissons, Dieu Tout-Puissant, pour tous tes bienfaits. Toi qui vis dans les siècles des siècles.
- Amen, dirent les deux vicaires, avec ensemble. M. Abgrall monta aussitôt dans sa chambre. Blondi- net s’en allait aussi.
- Voyons, Kili, attends une minute. Allons nous promener au soleil. Tu viens? Le curé poussait doucement son jeune vicaire par Tépaule vers le jardin du presbytère. La chaleur était intense dans le jardin, et, par contraste, avec la salle à manger, la lumière y était aveuglante. Mais l’air était bien plus léger.
- Toi non plus, Kili, tu n’accepterais pas l’œuvre de Paol Tirili à l’église des Carmes, sous prétexte qu’il n’est pas bon chrétien ?
- Moi? Au contraire! Il poursuivit : — Ce peuple qui nous entoure, il faut le compren- dre. Ça me fait mal au cour d’entendre certains vitupérer à longueur d’année. Au lieu de s’apitoyer. Sans chercher à savoir pourquoi les plaintes s’élèvent.
- Bah! bah! Kili, il ne faut pas trop croire tes lamentateurs. Leur existence n’est pas aussi noire qu’ils la peignent. En ce pays on crie fort à propos du moindre bobo. Et même sans motif.
- On n’est pas à court aujourd’hui de motifs de plainte.
- Il est certain, concédait M. Kerdraon, d’une voix douce, que la situation des ouvriers en ville est déplorable. Mais M. Abgrall disait vrai lorsqu’il opi- nait que ces gens-là devaient s’en prendre d’abord à eux-mêmes. En votant rouge, ils se font les fourriers de la Révolution qui fait fuir l’argent. Sans argent, pas de travail. Sans travail, pas de salaire.
- Ils ont répondu qu’ils sont allés aux rouges, parce que jamais les blancs n’ont rien fait pour améliorer le sort du travailleur. Au contraire. Ils ne donnent d’augmentation que sous la menace ou la grève. M. le Curé mordait sa lèvre inférieure. Il s’arrêta près des touffes de groseilliers. Il regardait les mâts du bateau qui s’érigeaient plus haut que les arbres. — Et ils ne font qu’un demi-mensonge, fit-il. Et ils ne se trompent qu’à moitié… Les blancs n’ont pas toujours fait leur devoir. A cause de leur carence, ils ont perdu toute autorité sur l’ouvrier. « Mais quoi!.. Ce sont eux qui donnent le plus à l’église… — Peut-être; je ne dis pas non! Loin de moi la pensée de trouver à redire dans les bienfaiteurs de l’église, s’excusa Blondinet. Mais aussitôt il secouait sa crinière blonde, et éclatait :
- Mais, tout de même, au lieu de reprocher sans cesse au peuple ses envies immodérées et ses revendica- tions excessives, il faudrait d’abord chercher à com- prendre pourquoi il se plaint. Que demandent les gens de ce pays? Du travail. Qu’on leur en donne, du travail, et les récriminations cesseront, et par la suite, sans aucun doute, ils écouteront d’une oreille mieux disposée, les enseignements de l’Évangile. Voilà. — Et voilà ! fit M. Kerdraon, en écho. « Vous êtes jeune, Kili, et plein de bonne volonté. Vous ne vous êtes pas aperçu, je vois, que vous avez mêlé deux problèmes profondément différents : celui du pain du Ciel, celui du pain terrestre. Le pain du Ciel n’a que faire de richesse ou de pauvreté; de la pauvreté du cœur, si. Quant au pain terrestre, c’est affaire, ou ça devrait l’être, aux lois du pays, le pays terrestre. Vous avez exposé, une fois de plus, le problème éternel de la lutte pour la vie quotidienne. Sans le résoudre, Kili, sans le résoudre. Le vieux prêtre changea carrément de sujet : — Voyons, j’ai cru comprendre que tu avais quel- ques relations avec le cordonnier Paol Tirili. Dis-moi! Où en sont-ils, lui et sa statue ? La figure du jeune vicaire s’épanouit en un large sourire.
- e gagnerai mon pari. — Tu as fait un pari, Kili ? — Mais oui, avec vous-même, à propos de Tirili. Vous ne vous rappelez pas? — Ma foi!
- Moi, pariant qu’il était têtu pour mener son œuvre à échéance, et vous ergotant, sous le couvert de la fantaisie des Celtes, satisfaits de leurs rêves et incapables, en général, ou n’en éprouvant pas le désir, de les matérialiser. Le prêtre pencha sa tête grise. Il se grattait la nuque. — Les coups de ciseau vont de l’avant, dit Tirili, à lui en donner des durillons aux mains. — Combien de temps y a-t-il qu’il travaille à sa statue ?
- Mon Dieu… — Es-tu allé voir son chantier? — Son chantier? Non, je n’y suis pas allé. Un sourire effleura à nouveau les lèvres du curé. Sa tête blanche dodelinait. Il ne put s’empêcher de décocher une fois de plus un propos acide, marquant son scepticisme. — Attends alors, Blondinet, pour ton pari… Pieds nus dans des sandales de toile blanche, élégant dans son pantalon blanc, le cordonnier se mira dans sa glace, dans la cuisine, pour une dernière inspection à sa cravate. Puis il coiffa d’un chapeau de paille, genre canotier, sa chevelure noire ondulée, et alla faire son tour de ville. Endimanché. Car c’était dimanche. Le soleil, maître du firma- ment, depuis des semaines, faisait vibrer le pays bigoudenn dans sa lumière. L’antique château lui- même et la tour sentaient tiédir le sombre appareil de leurs pierres. Deux hommes étaient accoudés a la fenetre à meneau percée dans la tour, face au pont. Il les salua. — Le Taureau n’est pas là-haut? demanda-t-il.
- Non, répondirent les hommes. C’est dans la salle principale de la tour que se tiennent les réunions politiques, corporatives et autres des comités. C’est là aussi, alors que l’antique château des barons du Pont abrite les services municipaux, qu’a été installé le bureau de l’Union ouvrière. Surtout depuis qu’ils étaient sur le pavé, les chômeurs s’y donnaient rendez-vous, ne sachant où aller. Paol trouva sur sa route des jeunes filles en grande toilette, la coiffe haute, et le rire aux lèvres. Il leur fit un pas de conduite en remontant la rue Kéréon. Il s’arrêta pour prendre un paquet de cigarettes au bureau de tabacs de Youenn Le Goff, le propriétaire du grand café de Kerné, puis, au pas de promenade, il se dirigea par la grand-rue, aux devantures si coquettement tenues, et le Marc’hallac’h, vers le débit de boissons des parents de Mimi Andro. Comme il faisait, chaque dimanche. La place du Marc’hallac’h, qui est surélevée par rapport aux rues qui l’environnent, est entourée d’un mur de pierres, percé de passages de-ci de-là. Une allée de tilleuls taillés, au feuillage compact, en fait aussi le tour. Paol flâna à l’ombre des tilleuls, prenant plaisir à regarder les gamins qui jouaient au cerceau. Mimi Andro habitait non loin du carrefour de la route de Pornaleg. C’est Andro, son père, qui était de service, debout entre le comptoir et les étagères aux bouteilles multicolores.
- Le travail du dimanche est nul, gars Tin, fit Paol, en guise de bonjour.
- Il n’est pas tuant, répliqua le débitant. Pas un chien ne vient boire. Korantin Andro, le père de Mimi, servait en petit gilet à broderies rouges. Endimanché, car c’était dimanche pour lui comme pour tout le monde. De sa place, Paol voyait la veste bigoudenn du débitant, accrochée à la paroi de la cuisine, juste dans le champ d’un rayon de soleil, et jetant, elle aussi, les feux de ses broderies de soie rouge. C’était un homme d’environ quarante ans, de taille moyenne, mais robustement charpenté et haut en couleur, un peu gonflé, peut-être, par la boisson. Paol et lui étaient grands amis. Paol engagea la conversation. — Je suis venu chez toi avec l’idée d’y rencontrer Joz Taro. Je me demande où il peut passer son temps. On ne le voit nulle part. L’autre, comme s’il n’avait pas entendu, question- nait :
- Où en es-tu avec elle? Je parle de ta poupée de pierre. — Jusqu’au gosier… Le débitant se mit à rire. — Bois avec santé, fit-il en touchant le verre de Paol de son verre à long pied. « Donc, si je comprends bien, il y a sur ton caillou une nouvelle couche de toiles d’araignées.
- Tu n’y es pas; au contraire. J’ai fini les seins, bien dégrossi les épaules, jusqu’au cou, je te dis. La tête
- j’ai réservé le plus difficile pour la fin — prend également apparence chrétienne. J’ai bossé. Quand je suis bien luné, je fais de la vitesse, comme le petit cheval. « Mais, si ça ne te fait rien, nous mènerons les vaches paitre dans un autre champ. J’ai assez cassé les pieds au monde, en lui parlant de ma statue.
- Prends un autre verre, Paol… et souhaitons que ta lune dure. Ça me plairait de voir ta statue terminée.
- Dis donc, gars Tin! Tu ne m’as pas répondu tout à l’heure, quand j’ai demandé des nouvelles de Joz Taro. Le cordonnier savait bien que ce sujet de conversa- tion n’était pas au goût du débitant. Ce n’est que pour s’amuser à l’exciter qu’il avait réitéré sa demande. Andro venait de déboucher un litre de vin blanc. Il remplissait les deux verres. Il lança une œillade à son interlocuteur. — Si ça ne te fait rien, nous mènerons les vaches paître dans un autre champ, fit-il, reprenant mot à mot la phrase de Paol. Celui-ci s’asseyait tout près de Paol. Il vida son v e r r e . — Je ne veux plus entendre parler de ce type-là… « Prends un autre verre, Paol. Il ne faut pas faire tort au commerce. C’est le patron qui paie… « Oui! je sais que tu es grand copain avec ce type- là : nés dans la même rue, ayant fréquenté la même école, et fait votre service militaire ensemble. Mais, entre nous, tu vois ça se marier avec la fille de Tin Andro ?. — C’est moi qui serai le garçon d’honneur. — Ne presse pas d’aller au tailleur, alors. Ton smoking aurait tout le temps de se faire bouffer par les mites. « Tant que Korantin Andro sera mon nom, je jure que ce type-là ne mettra pas les pieds dans la famille… ni dans cette maison. Non, ni dans cette maison. S’il vient, je le foutrai dehors, avec mon pied au cul. — Que dit de cela Mimi Andro? — Une morveuse, tapée de ce type-là. A lier à un pied de table, mon pauvre gars. Çia a juste dix-sept ans, et ça voudrait faire la loi. Mais le sang du vieil Andro n’est pas encore pourri. Il n’était plus question pour Andro de « mener les vaches paître dans un autre champ ». Il poursuivait :
- Tu as commerce, Paol, et moi, j’ai commerce. Toi aussi bien que moi, tu sais comme tout va mal, et comme la commune nous écorche, peau et pelure, sensément pour venir en aide aux ouvriers sans travail. Nous paierions bien ce qui est dû; à condition, tout de même, qu’il tombe parfois un sou dans le tiroir-caisse. « C’est, au poil, le contraire qui se produit. Si je te disais que j’ai reçu ce matin la visite de Jan-Mari Strullu, mon fermier, venu à bicyclette de Tréogat, m’annoncer qu’il ne pourrait payer sa Saint-Michel en une fois. S’il faut l’en croire, toutes les calamités du monde se sont abattues sur Kélern — c’est le nom de ma ferme —; il n’y a pas de prix sur les pommes de terre; le poulain d’un an est mort, la mère-jument est malade, et il pleuvra l’hiver prochain dans la crèche aux cochons. En un mot, au lieu de toucher l’argent de mon fermage, c’est moi qui devrai en lâcher !… « Voilà pour Kélern, en Tréogat! Et ici, en ville de Pont-n’abad, il me faudrait, en plus, me mettre un gendre sur les reins? Merde de chien! je ne suis pas bon ! Mieux vaut la main pleine d’amour, que de l’or jaune plein le four. Rappelle-toi ton jeune temps.
- Tonnerre! ça n’est pas pour me vanter, il n’en restait pas une après moi. Andro était un sacré hameçon - le débitant rit en portant son verre à ses lèvres — comme toi, Paol, comme toi… « Et encore, tu es plus chaud, toi, au jour d’aujour- d’hui, pour ta Vierge de pierre, que pour Jani aux Cheveux de Feu. C’est pas vrai? Paol esquissa d’une lèvre un vague signe d’assenti- ment. Et l’autre : — Seulement, que diable! Toi, aussi bien que moi, nous avons toujours été en mesure de nourrir une femme. C’est pas vrai?
- Trop. vrai, Tìn! Surtout depuis que je reçois de l’argent frais. — Tu as vendu ta boutique de cordonnier? Pre- mière nouvelle… — Non! Il y a mieux! Les prêtres m’entretiennent. Le débitant était resté bouche bée un petit instant. Soudainement, il pouffait de rire, d’un rire à gorge déployée, cependant qu’il décochait bourrade sur bour- rade dans Paol Tirili. Et il toussait, car il avait avalé sa s a l i v e d e t r a v e r s : — Et je l’écoutais encore, fit-il. Tu m’attrapes chaque fois avec tes astuces. Les prêtres reçoivent, mais ne donnent pas. Surtout, quand on ne leur demande pas. Et s’ils donnent un œuf, c’est pour avoir la poule en échange. Toi, alors, tu la connais dans les coins… Paol rit aussi, et il se leva pour pendre son chapeau de paille à un clou, près de la grande glace. Tin Andro pensait toujours au Taureau : — Mais ça! Ça ne gagne même pas son eau. Ce n’est pas grâce aux poux de sa tête qu’il entretiendra la fillette d’après son rang, si? Alors, qui fera les frais ? Le vieux Andro, comme de juste. Et qui devra, de plus, afin que la fille n’ait pas honte de son mari, nourrir et vêtir le gendre, et lui fournir l’argent de poche? Le vieux Andro, toujours. Hé bien! je répète : merde de chien! Merde de chien noire chiée par le chien blanc! Le temps est passé pour moi de mâcher leurs aliments aux enfants… «… Tiens! j’ai soif. Bois donc aussi, avant que n’arrivent les gars de Kombrit. « J’avais ça sur le cœur depuis longtemps, Paol, et ça m’a fait mille biens de me décharger entre nous.
- A t’entendre, gars Tin, tu casserais le diable en deux. «A tant que faire, tu aurais dû ajouter que Joz Gouzien ne rôde autour de Mimi Andro, que pour le pognon du vieux. — Parbleu! En tout cas, il n’est pas en reste avec les idées nouvelles; ce type-là saurait vivre à la commu- niste. Seulement, pas ici; le vieux Andro n’a pas encore partagé son magot. Les deux consommateurs avaient vidé le litre de vin blanc. Et Paol lui-même, encore qu’il eût « pompé » moins que son partenaire, avait l’œil tout égrillard. Alors la salle du débit s’emplit d’un seul coup. Dans un grand vacarme de chaises et de conversations. La première personne qui se présenta sur le seuil, ce fut Joz Gouzien, comme par hasard! Il était si large et si grand, que la salle devint obscure. Andro lui lança un mauvais regard. Le forgeron était allé tout droit à Paol Tirili : — Les « filles» m’ont dit que tu étais ici, vieux frère! faisait-il dans un large sourire. Et il secouait la main de son copain. — Salut aussi, Andro! jeta-t-il au bistrot par-dessus son épaule. Et le débitant, cependant que le Taureau prenait place devant le cordonnier, de dire :
- C’est dimanche aujourd’hui. C’est ma tournée. Prends un verre avec nous.
- Volontiers. Sers-moi un coup de blanc. Je vais faire une pissette, en attendant. Le Taureau se leva pour aller dans la cour. Indiffé- rent. Comme s’il ne s’était pas trouvé sous le toit de son ennemi le plus déterminé. Andro trottinait autour des tablées. Quand il passa à proximité de Paol, celui-ci lui enfonça un coude dans les côtes. — Tu ne fous pas le Taureau dehors, avec ton pied quelque part, Tîn? Le débitant tenait entre ses doigts autant de verres qu’il pouvait tenir, et trois bouteilles sous les bras. Il se r e t o u r n a : — Devant tout le monde, comme ça? Tu n’es pas malade ? — Ben, quoi! Andro, tu es rouillé, fit une voix. On voit bien que les bonnes femmes sont absentes. On a soif. — Andro ’ fera le tour; chacun son tour! repartit le débitant. Et il rit, égayé par sa petite plaisanterie.
- … Taquin! fit-il encore, à l’adresse de Paol. Tu n’as pas remarqué M. le Maire derrière toi? Le cordonnier se retourna. Loranz Larnikol, maire de Pont-n’abad, était assis à une petite table près de la porte d’entrée. Il était tourné vers les tilleuls du Marc’hallac’h. Trois jeunes messieurs l’accompa- gnaient, qui s’exprimaient avec volubilité. En français : Intérêts de la Bretagne… Paris… foulés aux pieds, et d’autres propos semblables faisaient le fond de leur conversa- tion. Loranz Larnikol les écoutait, l’air grave. — Les Bretonnistes, ou ceux de « Breiz Atao », pensa Paol Tirili. Joz Gouzien revenait. Il était très bien mis, et portait un pantalon neuf, tenu par une ceinture de cuir, neuve également. Le cordonnier le complimenta : — Tu as un chouette pantalon. La riposte fut immédiate.
- Oui, Paol, un chouette pantalon, et des fesses maigres dedans ! — Mimi n’est pas là, continuait Paol. Son vieux l’a envoyée à la grand-messe.
- Ballot. Paol cligna de l’œil. — Pour qui prends-tu, Paol Tirili? fredonna-t-il. « Où êtes-vous allés chanter la messe, tous deux? — Sur le chemin du halage, et dans le bois de la Petite Colline. Nous sommes restés un bon moment, devant l’anse de Travenneg, assis parmi la fougère, sous les pins, à regarder l’eau. Et c’est moi qui ai dû écouter les pater et le sermon, parce que nous ne nous marions pas tout de suite et sans plus tarder. Ces jeunesses c’est ardent, à dix-huit ans… Il soupira :
- Seulement, elle n’a pas l’âge requis pour se dispenser du « oui » des parents. Ce « oui » n’est pas encore accordé. Et puis… — Et puis… — Tant que les choses n’iront pas mieux, ce n’est pas la peine de chercher à monter un ménage. Il avala le contenu de son verre d’un coup. Paol, de son regard un peu éméché, examinait son camarade. C’était un beau gars, indéniablement. Et, sans doute, sous l’effet de la boisson, il trouvait le Taureau plus large qu’auparavant. Semblable à une armoire. Une force inemployée, perdue.
- Entre toucher un vague « rond » du Château, et plein un dé de bouillon à l’hospice des vieillards, il y a plus de place qu’on n’en désire pour accumuler les dettes, en supposant que l’on te fournisse à crédit. ” Mettre de l’argent de côté pour faire une noce, et acheter ton ménage, aie, mon ventre !… L’idée lui parut tellement bouffonne qu’il se mit à rire. Le Taureau riait d’une voix mâle et bien timbrée.
- En prenant chez le marchand-à-vingt-sous, sug- géra Paol.
- Bien sûr, bien sûr, répondait Joz. Mais la pre- mière condition que t’imposera le marchand-à-vingt- sous sera de travailler régulièrement, afin que lui-même puisse récupérer ses mensualités. C’est là qu’est la difficulté. «Je t’assure, pourtant, que nous ne restons pas « bober » devant le Grand Moulin, ni au coin des rues. Nous nous sommes démenés, nous avons farfouillé, par là, les gars et moi-même, pour pouvoir palper cinq s o u s . « Nous sommes allés dans la palud de Plomeur, tout près de l’océan, ramasser les petits pois dans les champs sablonneux des paysans, de village en village. Un pays vaste, mon pauvre! Tes regards vont depuis les récifs de Penn-Marc’h, les églises et les phares, se perdre au long des grèves de l’Arvor aux Galets jusqu’à la pointe du Raz, au-delà de Goaien!. Nous étions nourris à l’Hôtel des Crêpes?, c’est vrai; logés au manoir d’Avale-Vent, c’est encore vrai; mais les jours étaient beaux et chauds, tellement qu’en tremblait la buée de la chaleur dans les paluds; et les alouettes des sables nous faisaient leur tireli; et les nuits étaient tièdes, avec le fredon de la mer. (La voix était mi- ironique, mi-convaincue.) « Nous avions, en plus, des « ronds» à toucher. Seulement, on a eu beau attendre le marchand, le marchand n’est pas venu. Les petits pois ont chauffé dans les sacs, et on les a jetés sur le tas de fumier. « Pour te dire la vérité, nous nous sommes trouvés bien payés, en touchant la moitié du salaire prévu. Les paysans se faisaient une telle bile, mon pauvre vieux, que certains parlaient d’aller se pendre. « Ceux-là, encore, avaient eu de la perte; ils étaient à plaindre plus que nous autres. Mais, ici, à Pont-n’abad, il nous en est arrivé une, bien meilleure, à Lanig Dilosker et à « bibi ». « Toujours pour nous épouiller, Lanig et moi avions formé une association pour l’exploitation, s’il te plaît, des pommes de pins. Nous en avions cueilli, dans les bois de la Ville-Neuve, six pleins sacs. Six fois deux francs au moins à partager entre nous deux. Une fortune. « Ah, oui, gast!… On pouvait pousser la petite charrette! « J’ai pas besoin… J’ai pas besoin ! » Voilà ce qu’on te répondait avant même que tu n’aies frappé à la porte. « Chez Mme M i d i ce fut le bouquet. Tu sais Mme Midi, la vieille chèvre aux bottines pointues, qui habite toute seule le grand immeuble de la rue de Kernuz, à l’angle du marché aux petits veaux. « La « en-chapeau» est descendue du pas de sa porte, et s’est avancée jusqu’à la petite charrette pour flairer les pommes de pin, et là, avec ses lèvres minces et ses lunettes en or :
- Mon poff guerson, fit-elle en son français à la noix, vos boul’, ell’ brul’ pa. «Pour t’aplatir le nez, nous l’avons eu aplati… Comprends-tu : les pommes de pin elles-mêmes ne prennent plus feu!
- Non, Joz, je ne comprends pas. — Les pommes de pin sont des pommes de pin, depuis qu’il y a des pins dans le pays. Et elles seront pommes de pin, tant qu’elles pousseront sur un pin. Et grâce à la résine qu’elles sécrètent entre leurs écailles, elles prendront feu toujours, toujours. C’est leur n a t u r e . — Oui! la valeur des choses ne change pas.
- Mais il y a, sur terre, autre chose. La misère des gueux, Paol, les besoins des pauvres bougres. On sait que tu es dans l’obligation — dans l’obligation - tu comprends? de vendre ta pauvre camelote meilleur marché; on envoie le pauvre bougre aux pelotes, sans même lui demander le prix de sa marchandise. On sait très bien qu’il reviendra offrir ses pommes de pin au rabais. En demandant « s’il vous plaît ». Comme en écho, un des jeunes messieurs qui parlaient avec le maire, énonçait, en ce moment, à voix haute et décidée : — C’est dans tout le pays breton, et pas seulement à Pont-n’abad, que nos intérêts vitaux vont à l’abandon. Joz Taro, lui, avait posé à plat sur la table ses deux avant-bras. Le cordonnier distinguait les poils longs de ses poignets massifs. Le forgeron poursuivait. I n’y avait pas de rancœur dans sa voix. Un peu de dérision, je ne dis pas.
- Qu’aurais-je fait à la vieille avare? L’attaquer à la hache?… « Il y aurait trop de gens, semblables à elle, à tuer, alors. Et Paol : — Le pire est qu’on a beau tourner et se retourner on ne voit pas de fin à cette vie odieuse. Loranz Larnikol, parlant de son côté, de sa voix sourde et lassée, comme s’il avait monologué, disait en français, à ses visiteurs, debout sur le point de prendre congé :
- C’est très bien! Vous pourrez faire votre réunion sous les Hales Nouveles, et vous exposerez aux gens de Pont-n’abad, une fois de plus, les caractéristiques du mal très étonnant qui s’est abatu sur leur ville. Comment ce pays produit en abondance des pommes de terre de choix, des petits pois sans égaux, du froment sain, et qu’ils n’en ont pas la vente; comment il y a, en mer, des maquereaux, de la sardine, des langoustines à faire fumier, et qu’il faut, en effet, envoyer au fumier ou rejeter à l’eau, puisqu’il n’y a plus de cours; comment la race bigoudenn, la plus active du monde, la plus dure à la peine, et la plus portée au plaisir aussi, perd sa valeur, se ruine, chôme par nécessité, sur ses produits et les richesses de la mer et de la terre. Si bien que tous les cœurs tournent à l’aigre… « Donner les causes du mal ne sera pas mauvais. Dire comment et de quelle manière nous en débarrasser, ce sera mieux… Tout le monde avait dressé l’oreille cette fois : Paol Tirili, Andro, le Taureau, et tous les autres consomma- teurs. L’un des étrangers reprit la parole, en breton à présent. Il articulait ses phrases, lentement, avec l’accent plus ample des environs de Brest.
- Ce n’est ni la lune, ni le paradis que nous offrons aux Bretons, pas plus à ceux de Pont-n’abad qu’à ceux des autres villes. Mais la guérison par eux-mêmes, ce qui vaut mieux. Ceci, en tournant le dos à Paris et à ses « Les Bretons sont assez grands pour administrer, eux-mêmes, leur patrimoine. Paol et Joz allaient partir aussi. Et Paol, au passage, glissait dans l’oreille du maire, qui, penché, écrivait quelque chose sur un bout de papier :
- Alors donc, tonton Loranz, on chantera, à partir d’aujourd’hui, La Marseillaise en breton? Le maire releva la tête.
- Ah! tu es là aussi, mon neveu Paol! — il y avait une vague parenté entre les deux familles. - Bois avec santé, mange avec appétit, embrasse les filles, et promène-toi à ton gré, mais continue à vivre pour toi, sans souci, en dehors des complications. Je t’envie. Au nom du ciel, par exemple, ne mets jamais le nez dans la politique. Loranz Lornikol avait bénéficié, dans sa vie, de deux coups de veine rares. Le premier lui échut, le premier mois de guerre. Il avait reçu, en se repliant avec son régiment, quelque part, entre la Belgique et Paris, une balle qui lui rompit une cheville. L’orteil de son pied gauche, touché également par une balle, dut être amputé. L’homme n’étant plus bon pour faire un soldat, fut renvoyé dans ses foyers. Mais la guerre dura quatre ans. Le second coup de chance de Loranz en résulta. Il s’était mis dans le trafic des pommes de terre. Point n’était besoin d’être un as pour le faire, pendant la guerre. Il y avait peu d’écritures à tenir. De l’esprit de suite et un peu d’ordre suffisaient. L’Etat achetait la plus grande part des marchandises, achetait au prix fort, et payait, pour ainsi dire, comptant. Ce qui restait était expédié aux grandes villes, quand l’armée voulait bien se dessaisir d’un convoi de wagons. Le besoin était si grand d’aliments sains et nourrissants que les wagons de pommes de terre étaient réglés au départ aux expédi- Loranz Larnikol gagna ainsi énormément d’argent. Il était devenu assez riche, quand les hostilités prirent fin, pour céder son commerce et ses magasins à un autre. Pas pour rien, bien sûr. Il se fit construire, sur la colline de Yann, un petit château, avec jardin, pour « vivre de ses rentes, avec sa vieille ». Mais, à peu de temps de là — ainsi va le monde! — il fit la pire sottise, selon lui, qu’il pouvait commettre dans sa vie. Se mêler de politique. Voici dans quelles circonstances. A cause de la blessure de sa cheville, Loranz Lornikol claudiquait légèrement; ça le forçait à mar- cher à pas comptés. Il s’exprimait comme il marchait, en prenant son temps, et sans guère rire. Un homme sérieux. De plus, le rupin qu’il était devenu n’était pas plus distant pour cela. « Je suis pour les pauvres! » était une de ses expressions favorites. Il avait u n a u t r e slogan : « Je suis républicain, moi! ». Entendez par là qu’il n’était pas du côté des prêtres. Il faisait des prêts d’argent, sans trop insister sur les intérêts, aux jeunes ménages qui voulaient faire bâtir. Or, tout le monde voulait faire construire sa maison, après la guerre. Et « Monsieur Larnikol» par-ci, et « tonton Loranz » par-là. Bien vu, on ne peut mieux vu. Lors des élections d’après-guerre, il accepta de donner son nom à une liste… « pour aider le parti à triompher ». C’était la liste rouge. Quand il apprit la chose, une colère terrible s’empara de M. Kerdraon, curé de la paroisse, qui, à l’époque, était un homme bouillant. II réunit les personnalités et les militants de la liste de l’ordre.
- Vous deviez, admonestait-il, empêcher cet homme de passer à nos adversaires. Vous deviez même ‘attirer à votre bord. Lui avec nous, nous avions le Château, pendant de longues années. Il n’est pas vif d’esprit, bien sûr; mais il est plein de bonne volonté, ce qui vaut mieux. Il sait écouter une suggestion… ”… Maintenant, Messieurs, vous savez ce qui vous reste à faire. Oui, ils surent ce qu’il leur restait à faire! Jamais le pauvre homme ne se serait douté qu’il pouvait nourrir tant de tares en son sein. Outre sa blessure de guerre que l’on reprochait à Monsieur « Chien-qui-boîte-quand-il-veut », on pouvait lire sur les affiches, en lettres énormes, des propos qui suin- tuaient le mépris : « Nouveau Riche! » et « Million- naire! » accompagnés de menaces de ce genre : « Ce ne sont pas toujours les voleurs que l’on pend!» ou encore : « L’Ane aux Oreilles d’Or! » Ceci pour don- ner à entendre que le candidat n’avait pas amassé autant d’intelligence que de billets de banque. Et c’est Loranz Larnikol qui, de beaucoup, recueillit le plus de suffrages au scrutin électoral. Il fut élu maire. Il est toujours maire. Alors un fléau extraordinaire s’abattit sur les gens. On était à amasser des sous au râteau, en ville, à la campagne et sur la côte, quand le pays bigoudenn vit les ailes noires de la « crise » s’éployer de plus en plus bas sur ses épaules. A en étouffer. S a n s comprendre pourquoi. Les produits de la mer étaient aussi beaux, les produits du sol étaient aussi sains. Mais autour de vous, ce n’étaient que poches qui se vidaient, que dettes qui s’accumulaient. A Pont-n’abad, c’était le pire. Ses pommes de terre? Son blé? Ses petis pois ? Ses dentelles réputées? Le bétail? Les conserves de ses usines ?.. Tous produits de première qualité, pourtant… Ils ne trouvaient plus preneur, en dépit des offres. Ou les cours tombaient si bas, que mieux valait désarmer et dételer. Un à un, on dételait. Économiser et vivre de peu redevinrent vertus appréciées. champs, l’on se remit à vivre des produits de la ferme, en rechignant à la dépense. Les jeunes gens furent enlevés aux écoles. Ça revenait trop cher de leur laisser finir leurs études. Les marins pêcheurs du Gellveneg et les hommes de mer des autres ports, de Saint-Gwenolé à l’ile Tudi, s’accoutumèrent progressivement à aller tendre leurs filets au large de Kibéron, le Kroazig, et plus loin. Où la vente de leur pêche rémunérait. Femmes et enfants déménagèrent à leur suite. Et ils restaient là-bas des saisons entières. Les adversaires du maire triomphaient dans leurs journaux. Et ils fulminaient. Car, bien entendu, ils attribuaient à la gestion du maire et de son conseil municipal, le concours de circonstances qui conduisait à sa ruine la « ville bien-aimée ». On pouvait encore lire sur les affiches apposées sur les murs de la ville : « Le pays bigoudenn, et Pont-n’abad en particulier, étouffent parce que sous la coupe d’une poignée d’individus sans instruction ni distinction, dont le meilleur du temps va à aboyer contre le clergé et la religion. « Du fouet à tout ça pour évacuer le Château! Que l’on mette de l’ordre dans les paperasses, et que l’on sache avec précision dans quelles poches a disparu l’argent. » Un temps fut, où le maire répondait — où il signait les réponses, plutôt — aux reproches dont le cinglaient les « gens d’église» comme il disait. On parle encore en ville des duels mémorables, qui virent s’affronter « M. le Maire et M. le Curé ». …En rogne se mit tonton Lom Dominus vobiscum Le cul du curé dans l’eau bouillante, Contre son copain Loransig Un bout de pain, un bout de viande Vive la République Quand Loransig eut crié : Je ne dirai pas de pater ! Quand je bosserai, je boufferai !. Kis! kis! excitaient « bons chrétiens » et « salopards rouges ». Il fallait bien, n’est-ce pas? prendre un peu de bon temps. Et l’on mettait les polémiques des deux « vieux » en couplets caustiques, sur des airs connus. Ce qui n’empêchait pas la situation d’empirer de jour en jour. Tonton Lom, avec son esprit cultivé et ses prières latines n’aurait pas fourni de remèdes plus efficaces contre le mal du dénuement, que tonton Loranz avec son argent et ses grandes oreilles. Quoi que fulminât le prédicateur, chaque dimanche, en chaire, il n’y avait pas sur la tête des paroissiens de Pont-n’abad, de malédiction divine provoquée par les péchés. Les racines du mal étouffeur ne se trouvaient pas dans la terre bigoudenn. Si les gens avaient été arrêtés dans leur marche vers le bien-être, la faute n’en était pas au maire… Larnikol avait fait tout ce qu’il pouvait faire, comme homme et comme maire. Il avait été à Paris, dans les Bureaux, et y avait trouvé face de bois. — Patientez un peu, mon brave homme, l’outillage national, mon brave homme, l’outillage national !… On n’a pas vu la couleur ni senti l’odeur de l’outillage national et de ses millions en pays bigou- denn.
- Nous sommes trop loin de Paris, avait dit une fois en plein conseil municipal, à la suite d’une démarche sans résultat, l’adjoint au maire, Rafalen. — Et du Midi, avait lancé une voix. Le maire avait frappé aussi, plus souvent qu’il n’était séant, comme on le lui avait fait remarquer cordiale- ment, à la porte du Conseil général du département. «Il n’y a pas que Pont-n’abad à servir! Il y a, en Cornouaille et Léon, mainte localité dont la situation est aussi précaire. » C’est en mars 1934 que descendirent de la tour les membres du Comité des Chômeurs. Ils montèrent à la salle du Château pour faire part de leur décision au conseil municipal.
- Nous ne demandons pas l’aumône, dirent-ils. C’est du travail que nous voulons, et un salaire pour notre travail, pour pouvoir acheter notre pain. Nous sommes venus vous dire que notre situation ne peut plus durer, et que nous avons décidé d’aller à pied, à Kemper, tous les chômeurs ensemble, pour exposer notre cas au préfet. « Mettez-vous à notre tête. » Les hommes allèrent comme ils l’avaient dit. Sans le maire. Ce dernier n’était pas bon marcheur, à cause de sa blessure au pied. Or, les chômeurs étaient au nombre de cinq cents. Leur nombre s’était augmenté de journaliers venus de Plonéour, de Plomeur, de Lok- Tudi et de Kombrit. Et quand ils se furent appuyé les cinq lieues qui s’allongent entre Pont-n’abad et Kemper, ils trouvèrent devant eux les gendarmes à cheval, qui leur interdirent l’accès même des premières habitations de Boulibou. Comme s’ils avaient été des peaux galeuses: Les journaux, le lendemain, les critiquèrent, pour s’être ainsi embarqués à la remorque des communistes, “trompeurs éhontés », « souffleurs de haine », « semeurs de discorde », une erreur, quoi ! Il faut bien remplir les colonnes des journaux, si l’on ne remplit pas les entrailles des indigents. Six délégués obtinrent une audience du préfet en personne, M. Romanetto. M. le Préfet leur offrit à chacun une cigarette, et assis devant eux, leur parla pendant deux heures consécutives; i l exposa délégués, avec une extrême clarté, le labeur géant entrepris par le gouvernement pour équiper la France, et les dépenses « lourdes » engagées à travers le pays entier, pour le garantir contre une attaque soudaine de ses ennemis perpétuellement aux aguets. Le plus urgent. Le tour de Pont-n’abad viendrait. Pont-n’abad n’était pas oublié. Non, il n’était pas oublié. « … Routes nouvelles »; « désenvaser l e port»; « réouverture des marchés anglais aux produits du sol »; « réductions à obtenir sur le prix des transports en chemin de fer »; « le doryphore ». « Un emprunt également… » M. Romanetto notait, notait sur son calepin. En se levant pour prendre congé, il avait serré chaudement les mains des six délégués du peuple de Pont-n’abad. — Confiance, messieurs, faites-nous confiance; je vous le demande au nom du pays tout entier. Depuis, personne n’avait entendu parler de ses promesses. Le peuple de Pont-n’abad se trouvait par rapport aux promesses du représentant du gouverne- ment à Kemper, dans la situation du chien du recteur de Pornaleg qui attend sa pâtée. En attendant qu’il ne creve, comme le chien, de sa ventrée d’esperance. Voilà toutes choses que savait fort bien Loranz Larnikol, maire de Pont-n’abad. Point n’était besoin d’être d’intelligence supérieure, pour s’en rendre compte. Et point n’était besoin d’être intelligent — loyal, je ne dis pas — pour comprendre que cette lamentable situation ne pouvait lui être imputée. Sa charge de maire? Il en payait trop cher l’honneur, puisqu’il n’avait pour l’encourager que déceptions, soucis et reproches aigris. Quand il avait déconseillé a Paol Tirili, dans un accès d’éloquence subit, de fourrer son nez dans la politique, ce n’est pas sans motif qu’il avait fait claquer sa réponse. Il en avait marre de la politique. Il aspirait à la tranquillité de sa maison neuve sur la colline de Yann, sa petite villa aux parterres fleuris. Mais sa longe le retenait au Château. Quand il offrait sa démission, ses collègues le secouaient, tel un enfant qui fait sa mauvaise tête. La Marseillaise en breton? En voilà une foutaise! Il y avait plus urgent a taire que de discutailler à propos d’idées politiques de droite ou de gauche, au jour d’aujourd’hui. Les bouches peuvent hurler l’Internationale ou lar- moyer Ave Maria! ou, si le cœur leur chante Vieux pays de mes pères! Toutes ces bouches mangent du pain. Toutes, rouges ou blanches, ont faim. Et lui, Loranz Larnikol, élu par ses concitoyens pour administrer la commune, il aurait autorisé, invité même, de la part de Dieu, le Diable du Yeuc’h et ses Cornes, à venir parler sous les Halles, à condition qu’il tirât de son sac le tour de « passe-passe» espéré, les deux merveilles, que réclamait la ville entière avant toute chose : du travail et du pain. Paol Tirili avait dû passer au lit la semaine du De sa chambre, il entendit les clameurs montant, pendant les courses de chevaux, là-bas, sur l’autre rive de l’étang, à Brenanveg. Et, nuit et jour, autant dire, pendant toute la semaine, le tintamarre des baraques foraines sur la place de la Madeleine, l’orchestre de danse sous les Halles Nouvelles, et le va-et-vient de la foule, dans la rue, sous sa fenêtre. Ce qui n’est pas un bonheur pour un garçon de vingt-cinq ans. Le cordonnier souffrait d’un chaud et froid, et il ne pouvait se débarrasser d’une méchante petite fièvre. Il n’était pas malade, non; mais le bruit lui faisait mal à la tête, il devait se surveiller et en guise d’apéritif, suçoter de tièdes liquides sans saveur, et de l’eau de Vichy. L’incident s’était produit le dimanche qui précédait le Pardon de la Tréminou. Joz Taro, Paol Tirili et leurs deux Bigoudenn, Jani Dréo et Mimi Andro, avaient été se baigner à Lann- Goz, la grève sablonneuse de Lok-Tudi, face à l’Océan. De là, en flânant le long des villes côtières, ils étaient descendus jusqu’à la cale, sur le port. — Et si nous passions dans l’île ! avait proposé Paol, tout à coup. De l’île Tudi brillaient les maisons blanches grou- pées étroitement autour du mince clocher noir de son église, juste devant les yeux des promeneurs, à portée de la main, semblait-il, de l’autre côté de la passe. Le flot venait de commencer sa montée vers les terres. — Oui! si nous n’y restons pas trop longtemps, avait protesté faiblement Mimi Andro. Il faut que je sois rentrée à six heures, à cause du débit. — Le temps de boire un bock! Le passeur arrivait à bord de son bateau à moteur. Les deux Bigoudenn s’assirent en l’attendant sur le rebord de pierre, près de l’escalier, pour regarder l’eau. Joz Taro, resté debout auprès de Paol, avait croisé haut les bras. Il suivait du regard, là-bas, sur sa droite, la ligne des sables, dont l’arc bien formé délimite d’une part la plaine infinie de la mer et d’autre part, les forêts du Koz-Kêr en Kombrit. Le ciel était éclatant, en dépit d’une buée transparente, depuis Benn-Odet, niché dans les arbres, jusqu’à l’ile Tudi, toute blanche sur sa petite butte de goémons roux. Le forgeron regardait aussi, en face de lui, la baie marine bien close, bien abritée, confortablement, par les îles : Tudi, Sant Mark, Razed, Kefenn, Haro et les grandes terres vers Pennaveur. C’étaient des collines courtes, que recouvraient presque complètement des bouquets d’arbres hauts, aux frondaisons mi-vertes, mi-jaunes, sommeillant sous le chaud soleil de septem- bre. Et le flot, aux vaguelettes pressées, se hâtait par les creux ouverts devant son élan, vers les chenaux qui conduisent, à travers les iles, à Pont-n’abad. — Ici, disait le forgeron, je comprends pourquoi les mécaniciens de Javel me traitaient de ballot pour être venu m’exiler dans leur enfer de métal noir. Car c’est pourtant vrai que tu es aux galères dans ces usines de la banlieue de Paris.
- Oui! le pays est beau, acquiesçait Paol. Le plus curieux est que nous n’en apprécions la valeur, que lorsque nous sommes partis au loin… Je l’ai ressenti, jours j’étais troufion au Maroc. Descendons tou- Le bateau du passeur se balançait en ronronnant, au bas de l’escalier étroit et à pic, taillé dans le flanc de l’embarcadère. Tout en descendant, Joz conclut dans un soupir :
- Mais dans ces galères, tu arrives à gagner ta croûte. Ici tu crèves sur trop de belles choses. Peu après, ayant traversé le chenal, les quatre amis sautaient sur la cale de l’île. Aussitôt Jani poussait un petit cri. — Oh! regardez qui ! Les mains dans les poches de son pantalon et la tête baissée, regardant les varechs de la grève, à ses pieds, un grand gaillard dégingandé vêtu de toile rouge, à la manière des marins pêcheurs, se tenait debout au haut de la cale.
- Lanig Hénaff!… Le Cochon de Mer!… s’excla- mèrent à la fois Joz et Paol.
- Hé là-bas, le grand !… Le « grand » tourna la tête. Un vaste sourire joyeux mit en m o u v e m e n t les rides de sa face tannée. Il s’amena tout courant le long de la cale. — Toi ici? poursuivait le cordonnier. D’où viens- tu ? — De Vannes, avec le Cochon de mer. Et du menton, le matelot désignait un minuscule bateau, muni d’un mât grêle. — Dans ta coquille? s’effarèrent les garçons. — Foi ! Tout en bavardant, bien entendu, le groupe s’était dirigé vers l’hôtel voisin, où s’étant assis, à la terrasse autour d’une table ronde, ils avaient commandé de la bière. Le Cochon de mer goûta à peine à sa consommation.
- Gast! c’est tiède, fit-il. Et il cracha. Il mettait plus de complaisance à regarder les îles. Lanig Hénaff, fils unique des marchands de dentelle bigoudenn de Penn-ar-Chap, poursuivait, à Rennes, des études pour être avocat, médecin ou peintre, nul ne savait très bien quoi. Mais à vingt-sept ans, il usait ses fonds de pantalon sur les bancs des écoles. Ce qui n’est pas exemplaire. Et ses parents, à ce qu’on disait, devaient lui envoyer l’argent de sa chambre, de sa nourriture et de son tabac. Au lieu de travailler, le fils Hénaff était toujours sur l’eau. Toujours seul. Il ne fréquentait, à ses rares apparitions au pays, que cinq ou six garçons de son âge, dont Paol Tirili et Joz. Gouzien, précisément. Si bien qu’on l’avait surnommé le Cochon de mer. Lui n’avait pas cherché plus loin. Il baptisait tous ses bateaux, petits et grands, de son propre surnom : Cochon de mer. Les deux cochons de mer ne se quittaient guère. Lanig Hénaff s’étendait, d’une voix lointaine et lente, sur les péripéties du périple qu’il venait d’accomplir avant de faire escale à l’ile de Tudi, à travers l’étendue marine qu’il avait parcourue pour monter jusqu’au cœur de Vannes.
- C’est merveilleux, disait-il, comme notre baie, ici, ressemble au golfe, dit Mor-Bihan. Lokmariaker, par exemple, c’est exactement notre ile Tudi, vue d’ici. « Des sables, des vasières, des herbiers, des groupes d’iles, et la mer dans son va-et-vient perpétuel, autour d’elles, sous un ciel immense comme celui-ci. A part que notre havre, ici, est de bien moindre dimension, et plus doux, peut-être aussi, plus alangui avec ses frondaisons plus épaisses et plus hautes. Mais, pour faire de la navigation, parlez-moi du Mor-Bihan. « Là-bas le flot se précipite comme un torrent; ton bateau file dans le courant comme un coup de feu. — Hé bien, pour un coup de feu, je n’irais pas déplacer mon cœur sur la mer profonde comme toi, frémit Jani Dréo. J’aurais trop peur de perdre la vie. Les trois jeunes gens se mirent à rire. Et Jani, un peu vexée : = Je dis pour aller loin. Et Mimi Andro :
- Moi? j’irais en Amérique, et encore! Le pire est qu’il faut que je retourne au débit des Andro, si je ne veux pas entendre des raisons une fois de plus. — Bien! bien! bien! Il y a de la place pour nous tous, à bord du Cochon de mer. Je remontais à Pont- n’abad, moi aussi. Partons, tout de suite. Les jeunes gens avaient bondi sur la proposition. Joz s’en frottait les mains de contentement. — Ça m’embêtait de retourner étouffer dans un car sur la grand-route, faisait-il, en mettant le pied à bord. J’ai ma chemise qui me colle au dos, de sueur. Le plancher d’une embarcation n’est pas le plancher d’une salle de danse. Ça bouge et ça remue sous vos pieds. Et quand Lanig Hénaff avait prié ces dames : « Ne faites pas trop de chahut!» c’était par pure forme. Ayant relevé leurs cotillons de velours, les deux jeunes Bigoudenn avaient fait « sissite » bien sagement sur un banc, et ne bougeaient plus. Paol et Joz ôtèrent leurs espadrilles, et jetèrent leur veston sur l’avant. Ils empoignèrent chacun un aviron. L’autre, toujours souriant, prit la barre. Et au revoir, île aux coiffes de crabes! Nous sommes partis sur la mer profonde. Le bateau mit le cap droit sur les quais de Lok-Tudi, contre le flot, pour gagner, ensuite, le chenal de la rivière de Pont-n’abad, entre les îles Haro et Sant Mark. Les nageurs souquaient. On contourna une goélette, ancrée en pleine baie, et qui tirait sur ses amarres, à les faire sauter. Alors le Cochon de mer se mit dans le courant. — Laisse filer !. quand Les petites vagues clapotaient avec un petit bruit gai, les avirons, dégoulinant d’eau, prenaient contactavec elles. Autour des îles, s’étendaient des espaces de mer immobiles et miroitants comme des miroirs géants. C’était effarant d’y voir les maisons blanches et les bosquets la tête en bas. Des goélands se balançaient dans l’air chaud C’était délicieux! Sans se permettre de l’avouer à haute voix, Jani Dréo et la petite débitante trouvaient que Lanig Hénaff était bien aimable, en dépit de la réputation de sauvagerie qu’on lui avait faite. La masse boisée de l’ile Haro s’amplifiait, s’élevait, en se rapprochant du bateau… Là-bas, accourait aussi la petite île des Rats, avec son bouquet de pins, élancés, hauts et droits, avec le ciel qui flambait entre les troncs. — Qui aime les fleurs? demandait l’homme de barre. — Moi! répondirent en même temps Jani et Mimi. — A l’île Haro, il y en a, fit de nouveau l’homme de barre. Un silence prodigieux régnait sur l’île, que rompait seulement, quelque part au-dessus de leurs têtes, le murmure harmonieux des pins centenaires. Les volets du manoir étaient clos, la piscine de marbre vide de ses poissons exotiques. Personne. Ils passèrent sous le bois des mimosas, haut comme une église. Ils mangèrent des figues à même les arbres. Mais de fleurs il n’y en avait pas. L’on voua « le maître de ces lieux » aux puits du diable. Les aventuriers se dédommagèrent sur les pommes, des fruits vermeils, aigres ou farineux. Des pommes de concours. Ils en croquèrent à s’en irriter les gencives. Puis ils mangèrent encore des poires du jardin, non point de ces poires qu’on avale en trois efforts ou qu’il vous faut allonger le cou pour faire passer, ni des poires sauvages amères, comme celles que baladait « Jolie Crème », en ville, dans son panier, mais d’énormes poires molles, des poires de riches. Vraiment, ça faisait oublier les tracas quotidiens. Il faisait frais et sombre sous bois, par comparaison avec la chaleur orageuse. Joz Taro et Paol, qui étaient venus en corps de chemise, éternuèrent : — Dieu vous fasse grandir! fit le Cochon de mer. Il est temps de partir. Il avait rempli un mouchoir de pommes.
- Pour manger dans le bateau, expliqua-t-il. C’était un homme prévoyant. Et l’allégresse du paysage flamboya de nouveau sous le regard de nos amis. La mer était plus verte, et comme arrêtée dans sa course. Plus blanches, là-bas, et d’un dessin plus précis, étaient les façades des maisons de Lok-Tudi et de l’ile Tudi. Elles étaient comme posées à même les eaux. — La mer est étale, les enfants, remarqua Lanig Hénaff. Nous avons assez maraudé ici. L’esquif repartit. L’eau se dirigeait maintenant, sans guère se hâter, vers la passe de l’ile et Lok-Tudi, plane et légère. La petite débitante ne parlait plus de l’heure. Le Cochon de mer changea de cap, et l’on fit le tour par le chenal du Dour-Di, et par l’ile Kefenn. Partout se mêlaient étroitement la mer et les promontoires bas, dont les bois de pins penchaient leurs ramures sur les vasières à joncs de la berge. L’on salua de loin le menhir de Penn-Laouig, qui s’érige dans l’eau, au fond d’une anse bien abritée.
- Quand iras-tu essayer ton ciseau sur ce caillou ? demandait Lanig au cordonnier. — Oie! protesta ce dernier, en haussant l’épaule.
- Et maintenant, puisqu’on n’a pas trouvé de fleurs de riches, chez Moussion, proposait quelqu’un, si nous allions cueillir des bruyères à l’île aux Rats !… Autant l’ile Haro était belle, riche, bien entretenues avec son manoir, ses jardins, ses arbres de toutes essences, autant sa voisine, les Rats, était pauvre et sauvage et déserte. Au pied des troncs grêles et élancés des pins, foisonnaient en liberté les fougères, l’ajonc et les ronces; les clochettes bleu-rouge des bruyères leur composaient, à cette époque de l’année, la plus joyeuse et la plus vivante des parures. Le soleil réchauffait l’île maigre, comme il le faisait pour l’île bien rentrée. Il n’y avait pas un souffle de brise dans l’air ; mais quelles mélodies doivent moduler pour leur propre joie, les ramures et les feuilles des pins, quand elles se mettent en m o u v e m e n t ! Aujourd’hui, l e bois sommeille dans la chaleur lourde. Mais sur les galets de l’îlot gazouillent les petites vagues rapides, qui se hâtent vers Lok-Tudi. Les deux jeunes filles et leurs servants avaient fait le tour de l’ile en suivant à la queue-leu-leu une mince piste. Elles avaient cueilli chacune une grosse brassée de bruyères, puis l’on s’était assis face à la mer. L’on roucoulait, mon Dieu! Lanig Hénaff était resté à bord du Cochon de mer. Deux ou trois fois, le matelot avait dû déborder son embarcation. La mer baissait de plus en plus vite. Lan jetait aussi des coups d’œil soucieux au couchant. A l’horizon, entre Roz-Kerno, la Maison Blanche et Penn Laouig, montait lentement une nue couleur de fer. Il avait cru percevoir un éclair de chaleur. Il souffla, en se grattant le nez. — Je dis qu’il y aura un déluge bientôt, pensa-t-il. N’y tenant plus, il héla les tourtereaux. — Allô! ho! les roucouleurs de mon cœur! Est-ce que vous voulez nicher toute la nuit, avec les Rats ?.. Les deux couples accoururent, l’un suivant l’autre, car le sentier était étroit, et bordé de piquants d’ajoncs. A peine embarqués : — Du jus! ordonna l’homme de barre… Et que ça donne!… Du boulot à vos avirons, les gars, vers la Maison Blanche!… Paol et Joz souquaient; ils avaient à remonter le courant. Le Gochon de mer se grattait le nez, et, à tout instant, se penchait pour regarder l’eau sous lui. Et, à tout instant, un aviron soulevait des poignées d’herbes fangeuses. Le bateau lui-même talonnait parfois les fonds. Néanmoins le bout du môle se rapprochait, et l’embouchure de la rivière de Pont-n’abad, une faille rétrécie entre des collines hérissées de pins. Le courant s’en échappait avec violence. Brutalement, le bateau stoppa. Poussé avec vigueur, il avait creusé un sillon profond, dans une bute vaseuse sur le point d’émerger.
- Merde !… firent les trois gars en même temps. Echoués ! Paol Tirili était de décision rapide. Lâchant son aviron, il avait retroussé son pantalon jusqu’aux genoux. — Dis donc! dis donc! minute, commandait Lanig sans quitter son poste. On ne joue pas avec les vasières. Attends! Sur les deux bords de l’embarcation, et sous elle, l’eau fuyait à présent, avec un clapotis clair. On distinguait nettement les fonds, avec les longues cheve- Jures des herbes marines étirées et plaquées contre les vases par le courant. A droite, à gauche, plus loin ou plus près, des espaces de plus en plus vastes émer- geaient. — Attendre ?… Le mot avait éclaté comme un écho : « Ah, bien alors! On me mangera quand je vais rentrer. ”
- Tout de même, on ne va pas nous laisser au milieu de la mer, geignit alors Jani aux Cheveux Rouges.
- Oh! la mer!… Au milieu des vasières, vous voulez dire, précisa le forgeron, en riant. Tout à l’heure, il n’y aura plus une goutte d’eau autour de nous. — Mon Dieu! Alors, il nous faudra rester ici toute la nuit?… Dis quelque chose, toi, Lanig. Il n’était pas aisé de lire dans les rides du visage du Cochon de mer. Ses mâchoires se mouvaient, comme s’il avait mâché du chewing-gum. Il prit la parole.
- Il y a deux solutions à choisir sans perdre la tête et sans perdre de temps. Gagner la terre ferme, d’urgence ou tendre au-dessus de nous la voile du bateau pour nous abriter de la pluie, en attendant le flot. D’un mouvement du menton, le matelot indiqua vers le couchant, le nuage bleu fer qui montait vers le soleil. Plus haut, toujours plus haut que la ligne des bois de pins qui bordent la côte. Or, le soleil était à son déclin. Car entre muser et flâner, le temps avait suivi son cours, et le soir était arrivé C’est le nuage qui fit sursauter les jeunes filles. — Tout de même, il ne va pas pleuvoir, s’enquit le cordonnier.
- Pleuvoir! s’exclamaient à la fois les deux Bigou- denn. « Et nos vêtements de velours !. Mimi Andro devint toute rouge, prête à pleurer. Quant à Jani, elle s’était dressée. — Je ne resterai pas une minute de plus dans ce sale bateau pourri. C’est honteux! — Bien! bien! bien!… Tournez-vous, les poules! jetait Paol Trili. Ne pleurez pas; on va vous conduire à Il se mit à se déshabiller. Joz Taro l’imita. Entre-temps, l’immense vasière dont l’inquiétant domaine s’étale entre la Maison Blanche, Penn Laouig et les iles, là-bas, continuait à se vider des eaux. Ele étendait autour du Cochon de mer ses surfaces de fange goémoneuse, goémoneuse, sillonnées d’innombrables ruisseaux marins. Un chenal sinuait, précisément, derrière le bateau, allant vers le grand chenal, lit de la rivière. — Suivez strictement le chenal par tous ses méan- dres, ordonna Lanig Hénaff, puis vous longerez le bord du grand chenal. Le fond y est plus ferme. Paol et Joz, revêtus de leurs caleçons de bain, avaient enjambé le rebord du bateau. Ils s’enfoncèrent dans les vases molles jusqu’à mi-mollet. — Et vos fringues? demanda Lanig. — Nous ferons deux tours, fit Paol. — Vous n’aurez pas le temps; prenez vos vête- ments, tout de suite. Le fardeau n’est pas trop lourd pour vous. Joz s’exécuta aussitôt. Il prit, de plus, les brassées de bruyères des jeunes filles et le mouchoir de pommes. Et il partit. Paol disait : — Je vais, comme je suis, conduire Jani. Je revien- drai te tenir compagnie. — Comme tu voudras; ce n’est pas nécessaire. J’ai l’habitude d’être seul. — Hue! Bayard! disaient les gars. Joz avait mis sa Bigoudenn à cheval sur son dos. Paol avait pris la sienne sur ses bras. Ils s’enfoncèrent dans les vases juqu’au-dessus des genoux. — Un conseil ! leur cria le Cochon de mer. Restez à la Maison Blanche pour laisser passer la pluie. Il perçut pour toute réponse le rire des jeunes filles. Elles avaient quitté ce damné bateau, cela seul comp tait. Leurs porteurs, ayant franchi, non sans peine, vasière mollasse qui leur happait les jambes, allaient d’un pas plus léger, par le ruisseau, vers le grand chenal. Ils trouvaient, presque, maintenant, la pointe du môle, à portée de leur main : deux cents metres a peine. Sauvés. En vérité, Joz allait comme le tonnerre, faisant jaillir l’eau, avec son fardeau bien-aimé. Celle-ci avait mis ses bras autour de son cou. Paol, tenant solidement Jani, allait bon pas aussi, et il avait chaud. Il n’aurait jamais pensé que ce petit bout de temme pouvait peser si lourd. E t puis, il craignait d e glisser ou d e t r é b u c h e r s u r un galet. Il fut très heureux lorsqu’il put déposer Jani Dréo en bas des escaliers glissants du bout du môle. Il était essoufflé, et il s’épongea le front du dos de la main.
- Vous étiez lourde, Jani, concéda-t-il. Trottez maintenant à la Maison Blanche! Je retourne rejoindre Lanig. — Fais attention, toi aussi, recommandait Jani. Et surtout refais bien le tour. Et tandis que Jani, partie dans une course légère, se hâtait par le long môle vers le refuge qui se dresse, paisible sur sa butte, au-dessus de la rivière, et adossé au bois de pins, Paol revint sur ses pas. Plus lentement ; il avait vraiment attrapé chaud. Le bateau gisait, là-bas, minuscule, penché sur une aile, tel un canard blessé. Le globe du soleil était tombé brusquement derrière le rideau de fer de la nuée. Le paysage s’assombrit d’un coup. Des grosses gouttes de pluie espacées s’écrasaient sur la peau du jeune homme. Alors un grand murmure s’éleva dans le bois de pins, de la Maison Blanche à Penn Laouig. Un brouhaha. Et, au galop, la pluie chargea dans sa direction. Entre avoir le souffle coupé et frissonner, Paol Tirili s’arrêta, cloué sur place, par un éclair. Le coup de tonnerre éclatait aussitôt. — Me voilà bien ici! siffla le garçon, en pliant l’échine. La pluie tombait si dense, les éclairs éblouissaient tellement, que Paol n’y voyait plus ni devant ni derrière. Il était égaré. Un peu inquiet. Le tonnerre était un assourdissement discontinu, impressionnant. Il coupa court par l’herbier en direction du Cochon de mer. Il enfonça jusqu’aux cuisses dans les algues et la boue. Il était trempé — de sueur autant que de pluie - en atteignant le bateau. Son camarade le hala à bord. Il s’assit sur un des bordages, jambes pendantes à l’extérieur. L’eau tombait si abondante qu’il put se débarrasser en gros, de la couche de vase qui lui faisait des « bottes noires ». Il s’étirait, heureux d’être arrivé. — Puis il se mit sous la tente que Lanig Hénaff avait dressée sur le pont par-dessus le gui, et se rhabilla. Il n’avait plus chaud. Il n’y avait qu’à attendre la fin de la pluie et la fuite de l’orage. Il n’y avait qu’à attendre le flot, aussi. Le Cochon de mer flotterait de nouveau dans trois heures environ. L’orage, longtemps après qu’il eut fini de sévir au- dessus de leurs têtes, faisait entendre son grondement, de l’autre côté de l’île Sant Mark, et les campagnes de Kombrit, allant se perdre sur la mer. Un petit vent frais avait nettoyé le ciel, et dans la nuit, tombée vite, luirent les petites pointes des étoiles. De droite à gauche, à l’ouest, le phare de Penn- Marc’h balayait la moitié du firmament de son éventail de lumière. Dans les bois de la côté, les pins dressaient chaque fois devant la flamme de l’éventail géant la noire grille innombrable de leurs fûts élancés. La mer était muette, de l’autre côté des iles. Seuls bruissaient le gargouillis de l’immense vasière, dans la nuit, et la mélodie de la brise. Et, parfois, le cri plaintif d’un pluvier. Lanig Hénaff avait roulé de nouveau sa voilure. II avait cogné sa pipe contre un bordage, et, tout en la bourrant, il fredonnait : Mar-Louiz ar Gloaneg Ma bonn’ ami’ Viens-t’en m’embrasser Dans mon lit… — Dis donc, Lan, proterait Paol, un peu vite. Je sais qui te d o n n e r a i t dix mille francs p o u r e n t e n d r e ta voix. — Dix mille francs? Un maboul, alors…
- Non! Astor, le sourd de Kerazan. — Ballot ! s’esclaffa le Cochon de mer, en décochant une bourrade à son copain. Je sais que je chante comme un sabot fêlé. Mais ne te fais pas de bile avec Mar- Louiz ar Gloaneg! Je n’ai pas besoin de ses « bises » pour bien « roupiller ». Où je me trouve dans mon élément, tiens, c’est en pleine mer ou sur les vasières, comme cette nuit. « Loin des tracas du monde et de son vain bavar- dage. « Ici je suis mon seul maître. Et je fais de mon temps ce qui me convient. « . Je n’aime pas la compagnie des gens. Soudain, le Cochon de mer s’aperçut qu’il causait tout seul. Chose étonnante. L’autre ne pipait mot. Il claquait des dents. Le matelot s’en aperçut aussi.
- Prends garde de te mordre la langue, fit-il. — Oui! j’ai la tremblote. On va bien croire que j’ai peur. Il était vert. Et ce nom de Dieu de flot qui restait traînailler nul ne sait où. L’heure n’avançait pas ! — Bon sang ! tu ne vas pas être malade, s’inquiéta le Cochon de mer. Attends, il y a du liquide « poivré » ici. — Être malade? C’est toi qui es malade. Quand même, me voilà comme la poule couveuse. Je parie que c’est à cause de la bière tiède que nous avons bue à l’île Tudi. Lanig avait tiré d’un coffre de la chambre avant un flacon de cognac — du liquide poivré ! — Avale, fit-il en présentant le flacon débouché à son copain. Il ajouta comme se parlant à lui-même : — La fête s’achève en pagaïe. Comme les vaches de Yann venant du champ. Le cordonnier répliquait entre deux gorgées. — Jamais ça ne m’est arrivé. J’ai « frigo », et mal au ventre, et sauf ton respect, le reste… « Je crois bien que ma bouche ne va pas tarder à se moquer de mon derrière… Bon sang… Ah! ça !… — Verse toujours! Les bons restes sont bons… même pour les soles… — De drôles de propos, mais que tu écoutes avec intérêt! « Le salut de la race » comme ils disent; « le redressement de la Bretagne… » — Oui! remettre le pays sur pied, refaire des hommes des Bretons. Trouver la guérison chez nous, au lieu de courir après les apothicaires de Paris, de Rome ou de Moscou. Je sais qu’on parle beaucoup de cela, depuis quelque temps. Il est temps, c’est cer- tain, que les Bretons débrouillent leur propre fil. Mais comment ?… Paol Tirili eut une brève quinte de toux. Il était assis, près du feu, dans la cuisine. Sa mère s’y tenait aussi, cousant sous la lampe, car il faisait nuit sombre. Joz Taro, avant d’aller à la réunion, sous les Halles Neuves, était venu faire sa visite quotidienne à son copain, en compagnie de Dilosker, du Leur-gêr de Lannvoc’h, Ivon Dréo, frère de Jani, du Rozig, et de deux ou trois autres jeunes gens du quartier du Bout du Pont et de la route de Kemper. Il avait été question, naturellement, des bretonnistes venus nouvellement dans le pays, et qui devaient, ce même soir, prêcher, à Pont-n’abad, leur évangile. Un de plus. Et offrir leurs médicaments à guérir le pays. Les garçons avaient bu, debout autour de la table, leur verre de thé chaud, teinté à la mode du pays bigoudenn, d’une bonne goutte de vin rouge. Ils partaient. — Silence! fit Paol. Il leva une main, en tendant l’oreille. Par la porte, qu’Ivon Dréo avait entrouverte, venaient jusqu’à la cuisine tiède, par-delà la rue et l’atelier de cordonnerie, les accents connus d’un hymne chanté par deux mille personnes, peut-être. Lent, puissant et viril, à vous étreindre le cœur. C’est la lutte finale Groupons-nous et demain L’internationale Sera le genre humain. Paol Tirili avait serré les lèvres, durement.
- La plainte de la faim, fit-il. Quel refrain breton trouvera-t-on à ce chant? Qu’apportent les hommes de « Breiz Atao », et les bretonnistes pour calmer la faim de leur pays? Tout n’est pas de vitupérer les gaspilleurs du gouvernement, maudire les étouffeurs de l’âme du pays. Comme les communistes, par exemple vitupèrent les deux cents familles et les marchands de canons. Vanter l’avenir ne suffit pas, non plus. Discutailler n’est pas une nourriture. Les politiciens ne bavardent que trop. Il faut un plan sur lequel repartir. Donner à manger à la bouche des gens; voilà l’urgence. Voilà le premier problème à résoudre. Afin que les corps soient vigoureux, et les esprits en bonne santé et qu’ils puissent faire bon accueil aux conseils. Alors, il fera bon de les accueillir, les conseils pour « sauver la Bretagne ». Alors, seulement. — Ma foi! fit quelqu’un. Moi, je suis socialiste, moi. Mais j’estime que l’on peut en fiche un coup en faveur du genre humain, comme le demande le chant, et, en même temps, chercher notre propre bien à nous, Bretons, dès aujourd’hui. Nous comptons, tout de même aussi, dans le genre humain. Et je dis encore que, des maintenant, on peut tirer des plans sur l’avenir. Tout ça se tient. L’Internationale continuait à se répercuter comme l’océan, sous la verrière des Halles. Paol se leva de sa chaise en se tenant les reins.
- Je suis une « oie », fit-il. Avant de trouver à redire à ces Bretons, je ferais mieux d’aller les écouter. « Les gars, je vais avec vous aux Halles. Mère, donnez-moi mon pardessus. Lij Gloagen donna à son fils un coup d’œil contrarié. — Tu ne vas pas sortir, avec ce froid. — Tout de même! Il n’y a que la rue à traverser ; je ne fais qu’aller et revenir, répliqua le cordonnier. Je ne suis pas encore gâté, tout de même. Il se retourna vers ses camarades, et leur dit de sa voix voilée : — Je n’aurais pas cru que j’aurais été si long à me remettre. Quand je fais un effort, je mets trois jours à reprendre mon souffle. Comme un vieux cheval, quoi! Les nouvelles halles de Pont-n’abad, sur la place de la Madeleine, sont une bâtisse haute, large, claire et froide, construite en pierres de taille, en fer et en vitres. La voix y résonne comme une cloche. C’est épatant pour l’orateur, si on ne l’interrompt pas. Mais à Pont- n’abad, il y a toujours quelqu’un prêt à questionner. Quand les amis pénétrèrent sous la vaste nef, tout le monde se tenait sage comme des faïences de Kemper, et tendait l’oreille. Les Bigoudenn elles-mêmes avaient cessé leur tricot, pour mieux écouter. L’orateur pouvait y aller de sa tirade. Il allait et venait sur l’estrade de bois, là-bas, devant les personnalités du bureau. — Non! nous ne sommes pas venus vous promettre le Paradis. Le Paradis c’est affaire de croyance person- nelle. Sur cette terre, dans le pays breton, notre pays, et en ville de Pont-n’abad ici, nous déclarons, au contraire, qu’il faudra besogner toujours, pour réussir. Mais ce que proclame « Breiz Atao », c’est ceci : Au lieu d’être domestiques dans leur propre pays, les Bretons devront y être les maîtres. Nous, Bretons, avant l’étranger! « On a assez entendu, comme cela, dans le pays, des conseils comme ceux-ci : plier, se soumettre, obéir. Car, camarades, qui doit plier? Le Breton. Qui doit se soumettre? Le Breton. Qui doit obéir? Le Breton toujours. Et obéir à qui? et se soumettre à qui? et plier devant qui ? « Et vous portez vos sous au percepteur; et vous partez, tous, chacun à votre tour, vers les casernes de France; et si une guerre éclate: « En avant, les Bretons! sus aux Boches! sus aux Macaronis! C’est pour la Patrie! » Vous trouvez cela logique, normal. C’est la loi commune, sensément.
- Oui! mais si tu ne paies pas, l’huissier viendra tout metre en vente chez toi… — Mais si tu refuses d’aller soldat, les gendarmes viendront te chercher… C’est la Loi. — lustement! camarades, justement! Les Bretons ont la l i b e r t é d e se s o u m e t t r e à la Loi. « Mais si la France, à cause de notre discipline, et si les Bretons, par le fait, puisque, sensément, ils sont français, si les Bretons sont riches, bien défendus, bien nourris, instruits, considérés, heureux… … J’ai pas de tabac, j’ai pas de pipe, J’ai pas d’allumettes… miaula un jeune homme, en déguisant sa voix, en signe de dérision.
- Ah, camarades, qui oserait se lever ici pour proclamer que la situation de ce pays est heureuse?… « En échange de nos « glorieux morts», de nos impôts, nous a-t-on donné le pain, la paix, la liberté? « Ah, camarades! la paix, le pain, la liberté !… mots radieux, dorés, amples, mots clairs comme le rire des jeunes Bigoudenn… Bien inégalable! Mais un leurre! Mots vides et trompeurs. « La liberté de payer, oui! et d’obéir sous l’œil de l’huissier et du gendarme. Voilà la liberté que laisse la F r a n c e a u x Bretons. « La paix, la paix !… Après une guerre effroyable qui nous tua, pendant les quatre ans qu’elle dura, 250 000 de nos Bretons, l’épouvantail d’une autre guerre qui accourt, plus effroyable cent fois avec les bombes des avions, les gaz qui étouffent, brûlent, rendent fous, et qui frappent comme la mort aveugle. « Et le pain? Ah, si encore la popote nationale avait été préparée convenablement. Si le commerce avait marché à peu près régulièrement, la culture du sol, les travaux en ville, la pêche! « Oui, donc! Nous dépérissons sur les richesses que nous avons amassées à la force de nos poignets, voilà une vérité qui, elle, n’est pas un leurre! Une vérité déconcertante, effarante, cruelle ! «Nous ne trouvons plus de portes ouvertes à nos produits. On a éloigné de nous les acheteurs les mieux disposés à notre égard, comme les Anglais…, comme le Portugal… comme… — Hou…!
- Pourquoi? camarades. Par le jeu des lois com- merciales. Les pommes de terre de Bretagne? Ses fraises, ses choux-fleurs, son bétail, sa morue, sa sardine… Bien sûr, ils voudraient bien trouver acqué- reur, et ils trouvent acquéreur sur le marché anglais, notamment. « Mais il faut protéger les vins du Midi; il faut défendre les charbons et les grandes industries du Nord. A cause de la concurrence vous comprenez ! Et l’on élève les barrières douanières. « Ah! ah! riposte John Bull, vous ne voulez pas de mon charbon? Gardez vos patates! Comme ça se trouve! Ce sont les patates des Bretons. Ah! oui, proteste un autre pays; vous ne prendrez pas mon vin? Gardez vos poissons. Les poissons des Bretons, évidemment. Car toujours le Midi ou le Nord, ou Paris passeront avant la Bretagne. Que sont les Bretons pour la France, sinon un ramassis de domestiques… dont le rôle est d’obéir. L’orateur fit une pause. Puis de toute sa voix.
- Les gars, clama-t-il, le sol de votre pays est-il fait pour produire des domestiques et des bonniches ?
- Hou !… les Bretons?
- Les gars, la France a-t-elle fait son devoir envers
- Hou !… — Les Bretons sont-ils capables de tenir leur maison propre, tout seuls ?
- H o u !… — Camarades, ne sont esclaves que les hommes lâches et les indécis. Les Bretons ne sont ni des lâches ni des indécis. Ils portent dans leur poitrine la guérison de leur pays! Notre propre pays, les gars! « Écoutez bien ! « Au lieu de servir à l’étranger, les Bretons devront employer, la vigueur de leurs muscles, les progrès de leur instruction, leur intelligence et leur capital dans leur propre intérêt. Dans leur unique intérêt, s’il le faut. « Ecoutez bien ! « Le cauchemar de la guerre ne nous lâchera, le travail ne refleurira en ville, en mer et dans les champs, les esprits et les cœurs ne s’épanouiront de nouveau, camarades, que lorsque nous pourrons faire nous- mêmes nos lois, quand nous serons les maîtres chez nous, quand luira de nouveau, comme jadis, au front du ciel breton, le soleil de la Liberté. Il y avait un va-et-vient insolite, ce soir-là, dans l’escalier tournant, aux pierres sombres et froides qui, dans la grande tour du Château, mène à la salle de l’Entente ouvrière. Pour la première fois, peut-être, depuis ques e reflètent dans les eaux de l’étang les épaisses murailles du château des Barons du Pont, se trouvaient réunis, en une salle de la tour, et sincèrement d’accord, les représentants de la croix, et ceux du marteau et de la faucille, les hommes du Mouvement breton, ceux de Saint-Vincent-de-Paul, les anciens combattants, militants des partis politiques les plus divers, des petits commerçants, les gérants d’usines, et, chose plus étonnante, le maire lui-même et le curé en personne. Ils avaient répondu a l’invitation d’Ivon Koïg, secrétaire du Groupement des Ouvriers de Pont- n’abad. Ce n’est pas sans motif qu’ils avaient quitté, qui son presbytère, qui sa petite villa, ceux-ci et ceux-là leur magasin ou leur logement. Tous d’accord, tous pareil- lement inquiets de la crise insoluble qui frappait leur cité, tous en quête d’une réponse au problème de la subsistance. Insoluble?… C’est-à-dire que la solution n’était pas affaire de leur bon vouloir. Une réponse?… Il y a loin de Paris au pays bigoudenn. Pont-n’abad ne souffrait pas de blessures de guerre, ni de calamités atmosphériques. Le soleil brillait dans le ciel bigoudenn autant qu’autrefois, autant qu’ail- leurs. Ce qui lui arrivait était pire. Et clair. Le gouvernement l’avait laissé tomber. Là, dans sa pres- qu’île, devant l’océan, en dehors des voies fréquentées, il dépérissait exactement comme l’oiseau oublié dans sa cage, sans boire ni manger. Et la voix d’Ivon Koïg disait :
- Pour nous éviter de tomber plus bas. Pour que nous puissions, au contraire, vivre de nouveau comme des hommes, il n’y a qu’une solution: avoir du travail. Garder ouverts les petits ateliers, rouvrir les usines. — Qui paiera les salaires? interrompirent en même temps deux patrons : Youenn Le Kosker, couvreur, et Prosper Kerdranvat, marchand de charbon et forgeron. Kerdranvat expliquait son intervention :
- Je donne mon travail. Je donne ma marchandise. Oui! mais à crédit, presque toujours. Je suis « rincé ». Où irai-je chercher de l’argent pour payer mon person- M. Nedeleg, gérant de l’usine du Moulin d’Askoed « La Primeur Bretonne » se leva à son tour. Il tenait une lettre à la main. — Voici, dit-il, ce que m’écrit l’Administrateur délégué de nos usines : « . L’usine de Pont-n’abad n’a écoulé qu’un nom- bre trop infime de caisses de pois en conserve. Les langoustines ne sont guère sorties, non plus. Et nous souffrons d’une mévente sérieuse pour nos sardines à l’huile. Nous sommes dans l’obligation de restreindre nos achats, et vous prions en conséquence de réduire les frais au strict minimum. — J’ai une lettre identique, fit, sans se lever de sa place, M. Keruzoré, de l’usine de la route de Plonéour. — Oui! fit M. Koseg. Ce dernier était très au courant des questions politiques, et il suivait régulière- ment, dans la presse spécialisée, les fluctuations de la bourse internationale. « Oui ! disait-il. Nous ne sommes pas protégés contre la concurrence étrangère. Nous offrons des produits de premier choix. Mais l’étranger donne à meilleur compte. Ses produits inondent le marché. — Des produits aussi bons que les nôtres ?
- Non, tout de même! Mais l’acheteur… pourvu que ça soit bon marché !… — Il n’y a pas de lois qui protègent les bons produits contre la camelote? — Oh, si! mais pour le Midi, pour Paris, pour les régions du Nord.
- Tant mieux, tant mieux pour le Midi, pour Paris, pour les régions du Nord! Chacun se débrouille. Mais nous? Le gouvernement, puisque enfin, c’est lui le grand administrateur du pays entier, que fait le gouverne- ment pour nous, ici? Nous voulons vivre, aussi. Il n’y a rien à faire pour nous ? — Si! Faire rouvrir pour nos produits, les marchés étrangers, par le moyen d’un traité commercial conçu dans le sens de nos intérêts. Le maire répondit de sa voix lente : — Cent fois, nous lui avons demandé de venir à notre aide. Cent fois, par exemple, on lui a demandé de faire rouvrir les marchés anglais à nos pommes de terre : ce serait le salut pour notre pays. « Chaque fois, nous nous sommes heurtés à sourde oreille. Le curé insinuait : — Si l’on essayait encore une fois. — Nous ne pouvons attendre plus longtemps, fit une voix, sans aménité.
- Quoi alors ?
- Faire grève. La voix avait retenti, rudement, contre les vieux murs de la salle de la tour. C’était celle de Joz Gouzien, le maréchal-ferrant. Le Taureau s’était levé dans son coin, au milieu d’un groupe de jeunes gens, la casquette sur la nuque. On décelait, dans son expression, l’irrita- tion des hommes forts, fatigués de piétiner devant des portes closes. Mais, tout de même, lâcher le travail dans une ville dont les ateliers et les magasins étaient déjà à moitié vides? C’était, comme on dit, vouloir échanger le cheval borgne contre le cheval aveugle. — Parfaitement ! faire grève! Tout de suite! Dételer, tous, petits et grands, pauvres et riches, patrons et employés, aussi longtemps qu’il le faudra, faire de Pont-n’abad une ville morte, pour que le gouvernement jette son regard sur ce pays. Où, s’il ne peut rien pour nous, qu’il laisse les Bretons faire leur tambouille tout seuls… Le Taureau poursuivait, mais plus bas en se ras- Seyant : — Ce n’est pas pour « bibi» en somme, que je parle. J’ai du boulot. Ivon Koïg regardait l’assemblée. Les hommes respi- raient fort. Il était clair qu’ils étaient de l’avis du Ta u r e a u .
- D’accord ? — Oui! Ceci se produisait, un lundi soir, sept avril. L’on fixa pour le grand arrêt, la date du lendemain mardi, à midi. A midi tapant, le travail fut quitté par tout ouvrier, journalier, domestique ou apprenti qui trouvait encore un employeur à lui donner un salaire. Et les portes furent fermées, et se turent sirènes et sifflets qui naguère appelaient au travail. Et ce mardi 8 avril, à midi juste, les gardes à cheval, casqués et armés patrouillaient sur le pavé des rues de Pont-n’abad.