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Notre-Dame Bigoudenn C2
Ce jeudi donc, vers 14 heures, Naïg au Dos d’or, en chaussons et bonnet sans coiffe, descendait, en longeant le Château, dans la direction du Bois de la Petite Colline. Elle allait ramasser une serpilliérée d’aiguilles de pin. Rien ne se compare aux aiguilles de pin sèches pour allumer un feu ou tenir une flamme régulière sous une tuile à crêpes. Naïg était sourde et avait soixante-dix-huit ans. Il est vraisemblable qu’elle ne pensait même pas, la pauvre, que « ça bardait » en ville pendant que, trotte-menu et court-jupon, elle allait son bonhomme de chemin, avec sa serpillière et son râteau à dents de bois. On était au troisième jour de grève. Les gardes avaient été cantonnés par pelotons en divers points de la ville, prêts à s’élancer au premier appel, sur les lieux de trouble. Ils avaient pour mission de protéger les monuments municipaux et d’empêcher tout rassemblement sur la voie publique. Deux ou trois chiens se réunissaient-ils ? Un saut à cheval, et au galop pour les disperser. C’est ainsi qu’un escadron de gardes se tenait, sur le qui-vive, dans la cour du Château, derrière les lances de fer de la grille et de la porte monumentale fermée désormais. La porte devait être ouverte au moyen d’une clé, chaque fois qu’un usager devait monter à la mairie. Et il fallait exposer le motif de la visite. A leur insu d’ailleurs, car on ne requiert pas d’eux des connaissances historiques, les gardes faisaient là, dans la cour, pour l’ordre, tel qu’il est fondé sur la loi, le va-et-vient que faisaient, jadis, comme eux, d’autres soldats casqués de fer, eux aussi, pour la sauvegarde des privilèges et des biens des barons du Pont. Ils ne disaient rien à qui que ce soit, et, cependant, ils n’étaient pas bien vus. On les avait surnommés les Enfants de Marie. Le sobriquet s’avéra vite inadéquat. Les gamins et les jeunes Bigoudenn s’agrippaient aux grilles pour regarder les gardes. — Ah ! bien, il n’y en a pas un de bien, opinaient les Bigoudenn, déçues. Quelle collection de « plouks ». — Monsieur, hep, là-bas, Monsieur! Les premiers temps le « monsieur » s’approchait, en se rengorgeant, car il trouvait fort mignonnes les jeunes Bigoudenn, et il sifflotait - on sait badiner, n’est-ce pas? — le petit air bien connu : « Auras, auras pas, une Bigoudenn, une Bigoudenn dans ton lit. » — Pour quoi faire vous avez un chapeau en fer?
- Quoi ? — Quoi? quoi? ceux-ci font « koa » comme les corbeaux. Et de s’égailler à toutes jambes, en riant de leurs dents blanches. Naïg au Dos d’or, trottinait, traîne-savate, avec sa serpillière et son râteau, entre l’étang et le château. Des hommes et des femmes, comme un jour de dimanche se hâtaient, de leur côté, par le Grand Moulin, vers le Bout du Pont et la route de Kemper. — Vous allez aussi à la réunion de Cachin, Naig? lui jetait en passant un groupe de jeunes gens.
- I l faut bien, répondit gaiement la vieille femme. J’étais à court de feuilles de pin. Les jeunes gens obliquaient par le pont sur leur gauche. Et Naig, longeant la tour, continua tout droit, en direction des quais. Quand elle vit, avec une hâte soudaine, les jeunes gens se précipiter des deux côtés de la chaussée :
- Satanés garçons! Toujours prêts à jouer! eut le temps de penser la vieille Naïg. Rapides comme le feu, surgis de la rue Kéréon, par la tour, les gardes se ruaient vers le pont au galop rouge de leurs chevaux. Hioup! Les étincelles jaillissaient des pierres, dans un tintamarre de tonnerre. Et Naïg au Dos d’or roula sur le pavé, brutalement, elle d’un côté, son râteau et un chausson de l’autre, sous les pieds des chevaux. On ne peut dire que la pauvre vieille eût souffert avant de mourir. Elle avait eu la tête fendue en deux, telle une coque de noix, d’un coup de sabot de cheval. Avant d’avoir rien entendu ni rien vu. D’après les journaux, elle avait eu l’estomac défoncé d’un autre coup de sabot, et on lui trouva de plus une cheville rompue. Plus qu’il n’en fallait pour tuer une vieille femme. Le problème pour les enquêteurs s’avéra épineux de déterminer si l a rupture de la cheville avait été provoquée par la chute ou aussi par un coup de pied de cheval Il y avait une chose que tout le monde devait admettre : l’accident n’avait été ni cherché ni prévu. Par les gardes, moins que par tout autre. Mais cette mort tragique déclencha en ville une intense émotion. Les yeux se mouillaient de larmes de pitié. Loranz Larnikol, le maire, debout et le chapeau sur la tête, s’apprêtait à aller déjeuner. Per Yann Rafalen, l’adjoint, se trouvait également dans le bureau, et, classant rapidement quelques papiers épars sur sa table, avant de se lever, M. Born, secrétaire de la mairie. Le maire avait dirigé son regard vers la fenêtre. L’eau froide de l’étang luisait comme de l’étain sous le ciel bas. Un va-et-vient nonchalant animait le pont. On voyait surtout des hommes. Les uns étaient munis d’un pot : d’autres d’une bouteille enveloppée dans un bout de journal. Ils avaient été, ou bien allaient chercher à l’hospice des vieillards leur ration de bouillon chaud. Loranz Larnikol était devenu encore moins loquace, si possible, depuis que ses concitoyens avaient lâché le travail. Mais, cette fois il remua les lèvres devant un spectacle, insolite sans doute, qu’il venait de remarquer au coin du Grand Moulin.
- Venez voir comme Gabrielig de Soaz du Bout de la Côte s’est mis beau! Il est en habits de noces, ma parole.
- C’est, sans doute, qu’il n’a plus autre chose à se mettre sur le dos. Le téléphone lança un appel. — Allô! oui! ici le château, la mairie. Le maire lui-même, oui!… Oui! oui! j’entends. Bonjour, monsieur le Préfet. Le maire jeta à son adjoint et à M. Born un coup d’œil lourd de contrariété. Il allongea sa lippe, tout en tendant un écouteur à Rafalen. La voix là-bas, à Kemper, disait : — Où en sont les choses chez vous, à Pont-n’abad?
- Vous êtes au courant, monsieur le Préfet; l’événement déplorable… — Oui! oui! De pareils incidents ne devraient pas se produire. C’est ennuyeux, très ennuyeux. — Les obsèques auront lieu à 14 h 30.
- Ah! à 14 h 30! Je compte sur vous, monsieur le Maire, pour le bon maintien de l’ordre. — Il n’y aura pas de désordre. Dans ce pays, on a un grand respect pour les défunts.
- D’ailleurs, les gardes à cheval… — Vos gardes à cheval…
- Dites-moi. Ne faites pas trop de publicité autour de l’enterrement de cette vieille personne.
- On peut estimer que la ville entière suivra le corps. — Un accord est intervenu : le clergé ira devant, comme le veut la coutume. Deux drapeaux encadreront à gauche et à droite, le cercueil, un autre se tiendra derrière.
- Quels drapeaux?
- Le drapeau rouge des communistes, le drapeau rouge des socialistes.
- Et derrière?… Il est inconvenant, vous m’entendez, de mettre derrière, le drapeau tricolore… — Le drapeau tricolore ne sera pas derrière, monsieur le Préfet, car dans le cortège funèbre de la vieille Bigoudenn, il n’y aura pas de drapeau tricolore. Ils n’ont pas voulu… — Ah! de mieux en mieux ! Le drapeau noir des anarchistes, alors? Ah! de mieux en mieux! — Non, monsieur le Préfet! une bannière rayée blanc et noir, le nouveau drapeau du pays, ont dit les jeunes gens. — Quoi! comment ! vous ! le drapeau des autonomistes dans un enterrement ?… Vous êtes devenus fous, à Pont-n’abad ?… Je vous le défends catégoriquement, nom de Dieu! Vous m’entendez? catégoriquement, Larnikol.
- C’est trop parler au bout du fil. Je vous prie de venir immédiatement à mon bureau, pour que nous réglions cette affaire. Voilà bien des manières pour mener une vieille femme en
- Monsieur le Préfet. Je vous ai dit que les obsèques de la vieille femme seraient célébrées à 14 h 30. Il n’y a ni car ni train vers Kemper qui me permettent de rentrer à Pont-n’abad à temps pour assister aux obsèques.
- Prenez un taxi.
- Non.
- Quoi ? — Je n’ai pas d’argent à gaspiller. Loranz Larnikol, la lèvre serrée, avait proféré sa réponse d’une voix glaciale. Il acheva en un grognement :
- Non, mais !… L’autre, là-bas, aboya : — Je vous attends à Kemper, vous m’entendez? Et tout de suite, monsieur le Maire. J’envoie ma voiture vous chercher. Ce n’est pas sous le prétexte d’un enterrement que j’admettrai le désordre dans votre ville, ou je ne m’appelle pas Romanetto. Et il coupa, brusquement. Loranz Larnikol regarda Louizig Born et Per Yann Rafalen. — Ça, c’est un autre air! fit-il au bout d’un instant, après s’être gratté la narine droite. Que ferais-tu à ma place, toi, Per Yann? — Je ne lui céderais pas. Arrivé à moitié route de Kemper, sur la descente de l’étang de Gourvac’h, Loranz Larnikol s’apercevait soudain qu’il était parti en vêtements de tous les jours, avec une barbe de la veille. Il haussa les épaules. Et il se mit à regarder par la vitre de l’auto le lagon de Gourvac’h, profondément encaissé entre les pentes abruptes des garennes hérissées de pins. Un vent coulis remuait les longues tiges des roseaux et les pointes acérées des joncs; l’eau, qui semblait gelée, se couvrait de frissons noirs, au gré du souffle des rafales. Les cloches de midi se répondaient les unes aux autres sous les nuages de pluie, quand le maire de Pont-n’abad descendit de l’auto préfectorale, une puissante voiture toute noire et étincelante, au bas du perron de la petite porte de la préfecture. il respira longuement, et s’attarda à regarder les frondaisons toutes neuves des marronniers, proches de lui, de l’autre côté des balustrades de fer du cours d’eau. Ses regards errèrent aussi, il n’avait aucune hâte d’entrer, sur les deux flèches fines et hautes de la cathédrale de Saint-Korantin, en face de lui, et leurs pierres toutes noires qui se profilaient sur un ciel mouillé. Puis sur le pavé humide. Autour de lui bruissaient le murmure de la rivière sur son lit rocailleux et les innombrables voitures sur le boulevard, et les musiques des grands cafés. Un huissier attendait le maire de Pont-n’abad, des galons dorés à la casquette, et des boutons dorés à son veston bleu-noir. Et le maire de Pont-n’abad suivit l’huissier. Le visage dur, et décidé à toutes les répliques. Le préfet Romanetto était assis à une vaste table, près d’une des fenêtres de son bureau : une salle haute, spacieuse, au plancher tout neuf et si bien astiqué que l’on pouvait s’y mirer. Il se leva — c’était un petit homme sec et vif — dès que Loranz Larnikol apparut dans l’embrasure de la porte et il se porta à sa rencontre, les bras tendus, et, sur les lèvres, son sourire le plus cordial. — Mon cher maire, faisait-il, vous êtes venu vite. Asseyez-vous ! Et il faisait asseoir son visiteur dans un fauteuil de cuir, tout près de lui. — Vous accepterez bien un porto, n’est-ce pas? Eh! bien!
- et le représentant du gouvernement riait de bon cœur — nous avons failli nous écharper au téléphone. L’aventure est un peu ridicule, n’est-ce pas ? L’homme aux galons d’or avait servi le porto. Le maire de Pont-n’abad s’avisa qu’il boitillait légèrement et qu’il portait un petit ruban rouge à son veston. Tonton Loranz ne put s’empêcher de penser : — Celui-ci a eu de la chance parmi les autres. Car, au moins, grâce à sa blessure de guerre et sa Légion d’honneur, il a trouvé une place sûre. — A notre santé, disait le préfet, en portant son verre à ses lèvres. — A votre bonne santé, remercia le maire. Et il but aussi. Le préfet poursuivait : — Ainsi, vos administrés ont décidé de fournir des obsèques solennelles à cette vieille pauvresse… Les Bretons sont réputés pour le culte dont ils entourent leurs morts. Ce culte de leurs morts est beau, très beau, il honore un peuple . « Mais aujourd’hui, mon cher maire, je vous confierai, avec regret, car je sais bien, comme vous-même, que ce sont des sornettes sans intérêt que l’on nous rapporte ; je vous confierai que le sens de ces funérailles est fâcheusement interprété par la France entière… et même l’Europe. Tonton Loranz avait ses deux mains posées sur ses genoux. — Par la France entière? fit-il; et même l’Europe? — Vous ne lisez pas les journaux? Avec des manchettes de plus en plus énormes, ils informent leurs lecteurs des intentions des révolutionnaires, dont vous êtes, vous, l’homme paisible et débonnaire, le meneur. — Oh! oh! je suis le maire de Pont-n’abad, rien de plus : une commune bien difficile à administrer. Je n’en reviens pas moi-même que la pitié ait réussi. — La pitié? — Oui, la pitié pour la vieille femme tuée, peut-être aussi le ressentiment contre les meurtriers, sont parvenus à faire l’union sacrée chez mes compatriotes. Jamais on n’avait vu pareille et si totale union à Pont-n’abad. Ele ne durera, hélas ! pas plus loin que la porte du cimetière. Ou… — Non, monsieur le Maire, il ne s’agit pas de cela, à moins que vous ne déguisiez votre pensée… Larnikol jeta à M. Romanetto un regard circonspect et étonné à la fois. Le préfet enchaînait, rapidement : — Oh! je sais, je sais que, vous, vous êtes un homme loyal. Vous avez, sans hésiter, répandu votre sang sur les champs de bataille. Mais tous n’ont pas, comme moi, confiance en votre loyalisme républicain. J’ai dû assumer votre défense au ministère de l’Intérieur. Loranz Larnikol desserrait les lèvres lentement, à mesure que croissait sa surprise.
- Le ministre en personne m’a adressé un pli au sujet des obsèques de votre vieille femme. — Il pense à subventionner nos chômeurs ? — Il n’en est point question, et comment saurait-il en être? On vous reproche — et c’est de cela qu’il s’agit — de vous être mis à la remorque - la note dit : à la tête! - des pires ennemis de la France. Vous pensez qu’avant d’obtenir des subventions… Du coup, tonton Loranz ouvrit des yeux tout ronds. Et le Préfet poursuivait :
- Connaissez-vous les Bretons nouveaux et leur bannière rayée blanc et noir? — Oui! Ils sont venus maintes fois chez nous exposer leurs théories sous les Halles, au même titre que les autres politiciens. — Pauvre homme, les pires ennemis du pays, voilà ce que sont vos Bretons nouveaux, plus dangereux que le doryphore pour dos pommes de terre, des traîtres qui se sont immiscés dans vos affaires, et dont le but est de séparer la Bretagne du reste de la France. Comparée à la nocivité de ces gens – dignes émules des Chouans – l’influence de Moscou elle-même est bénigne. Moscou, somme toute, est bien disposé envers la France. — S’ils nous procurent du travail, à nous, Bretons… — Vous n’avez pas, vous, républicain, à flirter avec eux. — Je ne flirte pas avec eux. — Ah! j’avais eu peur en vous entendant au téléphone. J’avais saisi de travers… Ainsi pas de complot entre vous, maire de Pont-n’abad, et les tenants de la bannière blanche et noire? — Pas de complot. — On ne peut empêcher, et l’on ne cherche pas à empêcher qui que ce soit de suivre jusqu’au cimetière le cercueil d’un défunt. Mais je vous fais une prière, mon cher maire, au nom de l’ordre au nom de la bonne réputation de Pont-n’abad! Faites en sorte qu’on ne voie la couleur de quelque drapeau que ce soit, ni rouge, ni blanc, n i noir, que l’on ne voie aucun emblème politique. Votre vieille Bigoudenn ne faisait pas de politique… Et je vous ai convaincu de l’influence néfaste des individus qui se groupent autour de ces couleurs. — Je ne vous demanderai même pas de les remplacer par le seul emblème de la France, le drapeau tricolore. Pour ne pas compliquer votre tâche… d’autant que vous avouiez tout à l’heure qu’entre vous et ces trublions il n’y a ni alliance ni sympathie. Tonton Loranz reprenait peu à peu ses esprits. — Je n’ai pas à me dresser contre la volonté unanime de mes concitoyens. Et ils ont décidé de déployer les drapeaux rouge et blanc et noir…
- Comment ? Sous le prétexte d’emporter un corps en terre, vous admettriez que l’on transforme la cérémonie en manifestation politique contre la loi et contre la France? — Il aurait été plus simple de laisser en vie la veuve Moal. Je ne pensais pas, de toute façon, que l’on pouvait aller si loin chercher des complications. — Il faut voir plus loin que le bout du nez, quand on se mêle de vouloir gouverner. Ou c’est vous que l’on mène par le bout du nez. Croyez-moi, monsieur Larnikol, vos Bretons nouveaux de toutes tailles et de toutes couleurs, se fichent de votre Bigoudenn morte autant que moi, si vous excusez ma franchise. Ces individus ne vont à ses obsèques que pour avoir le prétexte de déployer leurs torchons rouge ou blanc et noir, pour avoir un prétexte de troubler l’ordre. — Je vous jure, une fois encore, monsieur le Préfet, que je n’ai jamais vu de troubles à un enterrement, dans le pays bigoudenn. Je me porte garant que, cette fois encore, il ne se produira aucun trouble.
- Ah! non, certes, il n’y aura pas de troubles, cette fois encore, monsieur Larnikol, car vous interdirez à vos concitoyens de déployer leurs emblèmes. C’est un ordre que je vous donne, moi, préfet. — Je suis maire, élu par le peuple. — Et moi, je suis préfet, envoyé ici par le gouvernement, pour empêcher le peuple et son maire de commettre des sottises. M. Romanetto s’était levé. — l’oppose mon « veto », moi préfet, au déploiement de vos drapeaux. Tant que je serai ici, la France et le drapeau tricolore ne subiront pas d’humiliation dans le département.
- Je suis maire, élu par le peuple, réitéra Loranz Larnikol, se levant à son tour. Le front têtu. — Non, vous n’êtes que Loranz Larnikol, et rien d’autre. Je prends la barre personnellement, car c’est moi qui détiens l’autorité. Et, croyez-m’en, ça marchera comme il faut. « Au revoir, Larnikol. En rentrant chez vous, vous trouverez un pli recommandé, expédié par exprès, et par lequel je vous notifie que, pour désobéissance caractérisée, je vous suspends pour deux mois de votre charge de maire. » Depuis l’aube, les cloches des Carmes, là-bas, exhalaient à travers le ciel bas, la plainte lente de leur glas. A tout instant, des giboulées d’une menue pluie froide grêlaient sur le pavé des rues. Le temps s’était mis étonnamment à la couleur des pensées. Car il y avait deuil dans les esprits avec la mort d’Anna Louiza Kerlorc’h, veuve Per Mari Paol, dite Dos d’or. Ploum !.. Ploum !… Ploum, ploum, ploum… Paol Tirili sursauta. — Zut! déjà ! Il consulta sa montre : 14 h 30.
- Mère, fit-il de sa chambre, par l’ouverture de l’escalier de la cuisine. Allez toujours! Je fermerai la porte. — Ploum !. Ploum!… Ploum, ploum, ploum!… L’enterrement s’ébranlait, au bas de la rue Jean-Jaurès, de la cour de Guichaoua. Le son voilé des tambours montait lentement. Le cordonnier entendit le claquement des socques de sa mère sur le parquet de pierre de la cuisine, puis un nez qui se mouchait, et la porte vitrée qu’on ouvrait et qu’on refermait. Et le bruit des tambours se rapprochait, lugubre. A éteindre le cœur. Et, accompagnant l’air funèbre, le tintement de la clochette du choriste. Puis les fifres des gymnastes et les prières que chantaient les prêtres. Paol Tirili s’enveloppa le cou dans un cache-col de laine et endossa son pardessus. Du seuil de sa porte, il vit alors passer sans hâte l’enterrement de Naïg au Dos d’or. Les enfants des écoles avec leurs instituteurs et institutrices, de chaque côté de la voie, descendant vers le bas du Château. Tenant le milieu de la chaussée, le garçon à la clochette, avec sa soutane noire, tel un prêtre, et son seau d’eau bénite. A sa suite, portées par de jeunes hommes, toutes les croix, y compris la croix en or. Ensuite, bien alignés, les gars de la « gym » rouge et ceux de la « gym» bleue avec leurs tambours, leurs clairons, leurs fifres. Derrière eux, s’avançait le clergé paroissal : M. Kerdraon et ses deux vicaires, MM. Abgrall et Kilivéré, et un groupe nombreux de prêtres retraités du couvent, en blancs surplis. Et tiré par deux chevaux noirs, couverts du linceul noir aux larmes d’argent des grands deuils, le char noir qui transportait le cercueil de Naïg au Dos d’or. Un tout petit cercueil d’enfant — car le corps de la pauvre vieille ne tenait vraiment guère de place ici-bas…— il était comme écrasé sous une énorme croix blanche posée à plat sur le couvercle. De petites filles Bigoudenn s’avançaient de part et d’autre du corbillard, avec les couronnes et les gerbes de fleurs. Portant chacune un cierge en leurs mains raidies, quatre vieilles Bigoudenn tenaient les cordons du poêle. Quatre Bigoudenn aussi âgées que leur camarade défunte, leur visage jauni sillonné de rides profondes, et les épaules voûtées sous le mantelet de deuil, noir comme la nuit. Leur faisant escorte, à gauche et à droite du cercueil, un énorme drapeau rouge, avec une garde de quatre jeunes gens autour de chaque porteur. Derrière le char, un drapeau rayé blanc et noir venait, escorté, lui aussi, de quatre jeunes hommes. Les étamines claquaient dans les rafales de vent mouillé. Immédiatement derrière les drapeaux se trouvaient joints à la parenté de la pauvre Naig, Loranz Larnikol et les membres du Conseil municipal. Pour tout le monde, tonton Loranz était toujours le maire. Mais ce dernier n’avait pas ceint son écharpe. Les messieurs de la ville, notaires, docteurs-médecins, gros commas sants, tous ceux que leurs fonctions ne faisaient pas dépendre du gouvernement, étaient venus eux aussi, et, évidemment, toute la population ouvrière, endimanchée. Paol se glissa dans leur foule. Derrière les hommes, descendaient, véritable écume d’un blanc immaculé, les coiffes hautes des femmes Bigoudenn, se mouvant sur une mer de velours noir. Une mer humaine.
- Ploum !… Ploum !… On longeait l’étang qui s’étalait sur la gauche. Les enfants des écoles et le choriste à la clochette avaient atteint le bas du Château. La muraille géante, noire de pluie, et l’énorme tour ronde, dressaient haut leur masse de pierres taillées, à droite de la chaussée. O n entendit les chants latins des prêtres.
- Et cette santé, Paol ? interrogeait Fanch Dilosker son voisin. — J’ai toujours froid. Tu ne vois pas ma face à la couleur des crêpes de Kemper? — Tu n’as pas bonne mine. Mais l’été prochain… — Il ne vient pas vite. En attendant, je n’en fiche plus un coup… Qu’y a-t-il ?… Le char funèbre n’avançait plus. Une rumeur montait de la foule, et chacun allongeait le cou au-dessus de l’épaule du voisin, pour regarder vers le Château. Paol profita de l’arrêt pour aller s’appuyer au muretin de l’étang. Il regrettait d’avoir quitté la maison. Loranz Larnikol et son adjoint, Per Yann Rafalen, après s’être concertés, se portèrent en avant. Au pied de la tour, le choriste se tenait debout, avec sa clochette et son petit seau d’eau bénite; derrière lui, les porteurs de croix. Au carrefour, à l’endroit précis où Naïg au Dos d’or avait roulé comme une balle trois jours plus tôt, sous les pieds des chevaux. Devant eux, sur trois rangs, barrant le passage vers la rue centrale, les gardes à cheval, casque en tête, jugulaire au menton, et le fusil en bandoulière. Immobiles dans l’impétueux courant d’air. Le capitaine, sans presque remuer la lèvre, jeta à Loranz Larnikol : — Défense de passer par la rue centrale. Ordre du Préfet.
- Par où, alors ?.
- Par les quars. Le chemin précisément que suivait la vieille femme, lorsqu’elle fut tuée… Il lui fallait, morte, reprendre cette route, que, vivante, elle avait commencée en direction des bois de pins… Tonton Loranz demeurait bouche bée de saisissement. — Ah, gast ! grondait Per Yann. Ah, gast! Lui aussi se trouvait à court de riposte. — Circulez! intimait l’officier. Les messieurs du cortège s’étaient rapprochés, suivis peu à peu des hommes. — La rue Pasteur est barrée aussi, fit un jeune garçon. J’ai été voir.
- Circulez! — Quoi! Ils nous tuent nos gens, et nous empêchent de leur faire un enterrement suivant notre cœur! Ils nous interdisent même nos rues. Ah! les ordures! Ah ! les sales bêtes !… C’est honteux !… Outrée, effarée et furieuse à la fois, la foule devenait houleuse. Des coups de sifflets stridèrent. Pâle, les lèvres serrées, mais impassible sur sa monture, le capitaine Simon refit, une troisième fois, sa sommation . — Circulez! Alors la foule s’ouvrit. Tenant les deux chevaux par la bride, les jeunes gens amenaient le corbillard à toucher les naseaux des bêtes de la première rangée de gardes. Des chevaux s’ébrouèrent. — Sabre au clair! commanda le capitaine. D’un seul mouvement, les gardes dégainaient leurs sabres. Ce n’était pas pour saluer la morte, car leur chef refaisait sa sommation. — Pour la dernière fois, circulez ! Lentement, lentement, le char recula, devant le regard consterné de la foule. Tous se taisaient, mais l’ouragan, mouillé et glacé, miaulait à l’angle du Grand Moulin, d’un côté du carrefour, et au long des pierres colossales de la tour. Et le char fit demi-tour, et il vint, à reculons, cette fois, se replacer sous le rempart des gardes à cheval. Le cercueil touchait la tête des chevaux. Des hurlements de fureur retentirent dans la foule! — Salauds !…
- Bouchers du diable !… — Aux galères . Mais les jeunes gens, ayant dételé, s’en allaient avec leur attelage. Ils tremblaient de colère.
- Vous l’avez tuée; gardez-la !… Et voici que, peu à peu les vociférations s’apaisaient. M. le curé et son clergé, la mine éplorée, s’étaient approchés du corps. Le choriste venait sur leurs talons avec son seau d’eau bénite. Les trois drapeaux s’approchèrent à leur tour.
- Kyrie eleison.. chanta le vieux prêtre de sa vieille voix chevrotante… . Pater noster… Les prières des morts, que l’on chantait à l’église jusqu’à ce jour, il allait les adresser au ciel, pour l’âme de la vieille femme, au milieu de la rue, à l’endroit même où elle avait été massacrée. Les amples étoffes des drapeaux claquaient au vent. Les hommes ôtèrent leurs chapeaux, et les femmes firent le signe de la croix.
- …Et ne nos inducas in tentationem.., chantait M. le curé. — Sed libera nos a malo, Amen! clamèrent tous les prêtres, d’une seule voix, cependant que M. le curé entreprenait de faire le tour du cercueil, en l’aspergeant d’eau bénite. La cérémonie religieuse terminée, les prêtres se retirèrent par les quais, suivis de leurs choristes, courbés en deux à travers le vent debout, et modulant leurs pater, à mi-voix. Les messieurs ne tardèrent pas à se retirer à leur tour. Puis, les gymnastes des deux sociétés, sur l’ordre de leurs directeurs, et les enfants des écoles. De l’autre côté de la triple rangée de gardes, dans le bureau du commissaire sis dans la cour du Château, le commandant Salaün tenait l’appareil téléphonique.
- L’ordre sur la voie publique, commandant, l’ordre. Je compte sur vous, formellement. — Le bas du Château est barré, monsieur le Préfet. L’enterrement ne passera pas. — Je l’espère bien.. — Le clergé et les personnalités sont partis.
- Je l’espère bien.
- Mais, il reste les femmes, les ouvriers, les gamins, en un mot, le bas peuple et tout cela siffle et vocifère, monsieur le Préfet. Ils sont peut-être, deux ou trois mille, monsieur le Préfet.
- Vous avez des gardes, commandant; en quantité suffisante, commandant. Déblayez-moi la voie publique. Au petit trot, surgirent simultanément plusieurs pelotons de gardes, par le bout du Pont, par les quais, par le haut de l’étang. La foule s’égailla, par-dessus le muretin de l’étang, par les grandes portes du Moulin des Minor, ou se plaqua contre la muraille du Château. — Hou ! hou ! bouchers! aux galères !. Paol Tirili s’était rencognet: contre le poteamarades, juste à l’angle du pont, aplati contre le poteau télégraphique.
- Circulez! Les jeunes gens prirent leurs jambes à leur cou. A l’exception du cordonnier : il n’était plus assez leste. A peine eut-il le temps de se baisser, qu’il roulait sur le sol, atteint d’un coup de plat de sabre. Sans guère de mal d’ailleurs. — Cochon de feu! proféra-t-il en se relevant vive- ment, le pardessus marqué de boue. — Porcs! hurlait la foule, comme en refrain. Frapper les malades?… Porcs! porcs! porcs !…
- Monsieur le Préfet, les gardes continuent d’interdire l’entrée de la rue du Château; mais un groupe assez dense de manjestants se tient toujours devant eux. On a beau balayer et rebalayer.
- Il pleut.
- Non, on ne voit plus leurs drapeaux.
- … — Le corbillard dételé, et contenant le corps de la vieille femme est toujours aussi, au milieu de la voie publique, au pied de la tour, face à la première rangée de gardes. — Faites pour le mieux. Je ne vous demande qu’une chose : de l’ordre… de l’ordre. Vous avez été envoyé à Pont-n’abad pour servir l’ordre. Si les gardiens de l’ordre faisaient preuve de ténacité, les gens de l’enterrement étaient têtus, les jeunes garçons et les femmes, surtout. Ce n’est pas des charges de chevaux, et moins encore, le fouet, qui les auraient domptés ou terrorisés. Cela, le commandant Salaün le savait trop bien. Au bout d’un certain temps, il redemanda la communication.
- Monsieur le Préfet, le corbillard et son cercueil, ainsi que les gardes à cheval, sont toujours au pied du Château.
- Commandant, je vous ai confié le service d’ordre en ville de Pont-n’abad. Conformez-vous strictement à mes instructions. — Et s’ils ne viennent pas enlever le corps? — Faites pour le mieux. — Je suis un soldat, monsieur le Préfet, au service de mon pays. — Je le pense bien. — Je vous demande des instructions précises au sujet du corps de la femme morte. — Ce qu’il faut faire du corps de la femme morte, dites-vous? Je vous réponds, moi, ceci. Si le soldat que vous êtes, laisse la populace de Pont-n’abad vilipender l’ordre, la loi et le pays, c’est à moi que vous aurez à faire. Et M. Romanetto coupa la communication. Le commandant Salaün se coiffa de son casque et sortit. Très perplexe. Dans la cour du Château, et dehors, le crachin dégringolait plus dense, dans d’impétueuses poussées de vent tourbillonnant. La pluie s’écrasait par nappes contre les vieilles pierres hautes. — Simon! héla l’officier lorsqu’il eut atteint le pied de la tour. Celui-ci se retourna, une main posée sur la croupe de sa monture. Il était trempé, casque et manteau. Au mouvement de menton du commandant, indiquant les gardes de faction, le capitaine répondit :
- Ils sont abominablement gelés. Il maugréa entre les dents. — C’est une honte!… Quatre heures ou presque, sans bouger, dans un pareil courant d’air !… La rafale hurlait, s’engouffrant, rapide et brutale comme un torrent, dans la rue du Château, encaissée et rétrécie à cet endroit, entre la muraille rigide de la tour, et les hautes maisons. A tout instant, jaillie de l’angle des quais, l’eau de pluie venait fouetter les gardes en plein visage. — Allô! Kemper! allô! la préfecture! allô! monsieur le Préfet, mademoiselle! Allô! il n’est pas à son bureau? Ah !… Merci !… « Comment, mademoiselle ?… Il a dit que ce n’est pas le rôle d’un préfet de prendre le balai et d’aller balayer les rues de Pont-n’abad… Et il était mécontent de ce que je n’interprétais pas bien ses ordres?… Bien !… « Ah? Il a laissé entendre qu’il n’était pas utile de maintenir le barrage des rues, du moment que les emblèmes séditieux n’escortaient plus le cercueil?… Bien Bien!. Mais le cercueil lui-même?… Pas un mot au sujet du cercueil?… Merci encore, mademoiselle. Au revoir, mademoiselle !. L’officier avait posé sans hâte l’écouteur. — Un cas bien ennuyeux, faisait-il. Simon, que feriez- vous ? Ayant enlevé ses gants de cuir, ce dernier soufflait son haleine chaude dans ses mains. — Expédier la vieille au Romanetto, pour qu’il se rende compte de… notre garcier de métier. Je suis engourdi. Vous n’entendez pas d’ici les autres vauriens?… Des chiens sauvages?… — Simon, nous sommes des soldats. Il faut savoir obérr.
- Eh bien, qu’on nous donne des ordres. Je veux bien obéir, moi. Mais qu’on me désigne mes objectifs.
- Là est la difficulté. Le cercueil. — La place des morts se trouve au cimetière. La chose la plus convenable que nous puissions faire serait de conduire le corps au cimetière pour y passer la nuit. Ils en feront ce qu’ils voudront, demain, quand il fera jour de nouveau.
- Nous? conduire le corps au cimetière ? — Et il n’y a pas de temps à perdre. Il fera nuit très tôt, à cause de cette satanée saleté mouillée. Il était écrit que la pauvre Naïg au Dos d’or susciterait plus d’embarras à l’occasion de ses obsèques que durant ses soixante-dix-huit ans d’âge. Ayant rompu leur faction au pied de la tour, les gardes avaient mené leurs bêtes à l’écurie. Les pauvres gens étaient trempés. Il leur fallait se changer des pieds à la tête. Des camarades aux vêtements secs arrivèrent. Ils attelèrent un de leurs chevaux au corbillard. Et, un garde tenant l’animal par la bride, d’autres gardes à cheval faisant escorte au corps, le cortège s’ébranla par la rue du Château et la rue Kéréon - les rues interdites de tantôt - vers le cimetière. Il allait lentement. Comme s’il avait traîné un poids excessivement lourd. Les gens fuyaient en courant devant eux. L’on fermait toutes les portes, en les faisant claquer. Et l’on éteignait l’électricité, au passage du cortège, dans les maisons de commerce, et aux devantures des magasins, tout au long de la rue balayée par la pluie. L’escorte du corps de la pauvre Naïg ne rencontra ni âme ni chien tout au long de la route du cimetière. Là-bas, la porte aux barres de fer était verrouillée et fermée à clé. Les allées et les tombes étaient plongées dans une solitude totale. Seule tremblait la plainte des ifs, dans la pénombre que tissait la bruine. Ils frappèrent à la porte de la maisonnette du fossoyeur. Ils n’obtinrent pas de réponse. Même en secouant longuement la porte. Avisant une lumière dans une chaumine à l’angle du sentier qui conduit à la Maison Trouée, un garde entra :
- Tante, dites-moi où se trouve le fossoyeur, ou bien la clé du cimetière. La vieille Bigoudenn, qui était assise aux coins de son foyer, réchauffant du café sur un feu d’ajoncs secs, se tourna vers l’homme et grommela quelque chose comme : Qui sait? et se remit à surveiller son café sur le feu. — Et si nous emmenions le corps à l’église? — Allons-y! fit le chef de la petite troupe, un maréchal-des-logis. Ce corps, dont la vie avait été arrachée à tort et par erreur, ne voulait pas laisser en paix ses meurtriers. A pas lents toujours, l’on redescendit vers la ville. Il était long, triste, lourd comme un remords, le retour par cette route — la route du cimetière — que foula si longtemps la vieille veuve. La route délavée par la pluie, entre les champs de choux et des pâtis, puis la longue rangée de maisons basses, le quartier du Penn-Kêr, les écoles, la place des Carmes. La façade de pierre de l’église que le temps a rongée. Mouillée. Si mouillée ! On avait fermé à clé — car la nuit était venue — les portes du Saint Lieu, la porte monumentale et la petite porte, l’une et l’autre si profondément encastrées dans les ogives de pierre du porche. Le maréchal-des-logis, chef de l’escorte, fut reçu sur le palier du presbytère, par le curé en personne. M. Kerdraon, les mains croisées sur son ventre, écouta le militaire avec bonté. Mais avant d’avoir formulé un mot, sa lippe fournissait une réponse. Il dit enfin : — L’église des Carmes est un bien communal, mon brave homme. Je ne puis garder un corps dans l’église toute la nuit, sans le consentement de monsieur le Maire. Revenez avec l’autorisation de monsieur le Maire… C’est la loi. Comme le garde restait devant lui, très embarrassé, le vieux curé ajouta : — Ou avec une autorisation écrite de monsieur le Préfet, dont l’autorité prime celle du maire. « Par ailleurs, nous chanterons demain matin, aux frais de l’église, une messe pour le repos de la pauvre âme de Anna Kerlorc’h, veuve Moal. La loi, toujours la loi. Par sa faute, le Saint Lieu ouvert à tous, ne pouvait recueillir, pour son ultime nuit sur la terre, une pauvre vieille femme défunte, sa paroissienne. Pire que si elle s’était présentée devant Dieu en état de péché mortel. Et voilà comment Naïg au Dos d’or passa sa dernière nuit sur la terre, dans la cour du Château, en compagnie de ses meurtriers. Le cercueil et son corbillard furent abrités sous la grande tente de l’écurie, et voisinèrent avec les chevaux. Deux bougies furent allumées. Les gardes se relayèrent, la nuit durant, pour la veillée funèbre. Et, la nuit durant, dans la pluie et le vent, retentit sur le pavé des rues, la chevauchée des patrouilles. Les serins sentaient la venue du printemps, car, pendant que Jojo s’époumonait à chanter, si puissamment pour un corps si menu, les deux femelles ne cessaient pas leur ramage. Agenouillé sur les marches de pierre, le cordonnier prenait plaisir à les observer. Mais, tout à coup, son front se rembrunissait sous l’effet d’une réflexion qui venait de lui traverser l’esprit. — C’est pourtant vrai, fit-il, que je ne chante ni ne siffle, depuis un moment. Il n’y a pas si longtemps que j’étais aussi… bavard que ces petites bêtes. Et insoucieux, comme elles. Il se leva, tenant à la main le reste de sa cueillette de séneçon. — Et je n’en fiche plus un coup, si ce n’est ruminer des idées, depuis une éternité. Il est loin, le pardon de la Tréminou… « Hé là, petit frère! Il nous va falloir refaire peau neuve… Il ne s’agit pas de devenir de bois !… Il s’étira et prit son souffle longuement. Un chant puissant s’éleva : Aux armes, citoyens ! Formez vos bataillons !… La clochette de la porte de la rue avait tinté. Et deux voix mâles faisaient trembler les parois de leurs éclats :
- … Et un lit rempli d’punaises Et d’ cafards Fait trembler l’armée française, Tous les soirs… — Tu es là, Paol? appelait l’un. Mes godasses, que je foute le camp, tout de suite !… Le cordonnier avait gagné son atelier. A sa vue, Ivon Trébern, un calfat devenu charpentier depuis qu’il ne se construit plus de bateaux à Pont-n’abad, et Joz Taro, le forgeron, se mettaient, telles deux solives, au garde-à-vous fixe, au milieu de la pièce, la tête immobile, le regard droit devant eux, talons joints, et les bras le long du corps, les paumes tournées vers Paol. Et raides. Ils éclatèrent de rire, l’œil émerillonné, devant l’air ahuri du cordonnier. Et enchaînant : — Une, deux! scandait Trébernig. Paille, foin! paille! foin! soldats bretons, quand je cause à un, je cause à quinze! Répondez! Taisez-vous! Face a u fumier! Halte ! — Repos! ordonna Paol, pour blaguer aussi. Où le « gros qui tache » est-il si bon ? — « Du gros qui tache? » On s’est envoyé un petit coup, sans doute. Il n’en reste pas moins que nous nous engageons dans la « biffe ». Viens avec nous. — Je ne suis plus bon. Et puis, ma part de Maroc, ça me suffit…
- Tu parles, pauvre « pote». Je n’aurais jamais cru, quand même, qu’on nous aurait sous-estimés à ce point, sous le prétexte que nous sommes sans travail. Depuis que la grève est effective, demande à Joz, les murs de la ville sont recouverts d’affiches, de grandes affiches aux couleurs voyantes, portant: Jeunes gens, devenez soldats! Choisissez la carrière militaire, etc. « Oh! il y a le choix : matelot, artilleur, conducteur d’autos, cavalier, aviateur, mécanicien, bien vêtu, bien nourri, bonne solde et rataplan! et, en outre, à l’expiration de ton temps, une pension et la grosse pincée de sous… C’est pas vrai, maréchal en écorce de pin? — Ces affiches-là se rencontrent ailleurs, objecta Paol. — Oui! mais ici on vient te relancer jusqu’au domicile de tes parents, rétorquait Ivon Trébern. Ainsi moi, parce que j’ai été sergent pendant ma période d’active, eh bien, on est venu me proposer de reprendre mes galons. Une bonne place pour un pauvre gueux de chômeur, ce n’est pas ton avis? Il s’adressait à mézigue si gentiment, le zigue : « Vous feriez mieux, savez-vous, de signer tout de suite! Le travail n’est pas près de reprendre en cette contrée. » « Moi, remettre ça dans la biffe? Tiens! j’aime mieux crever sur place. Et le calfat cracha. — Se fiche de nos gueules, voilà ce qu’ils font, appuya Joz Taro. Paol avait fait un paquet des chaussures d’Ivon Trébern. — Dites donc, les petits gâs! Vous cherchez du boulot. Voici de quoi faire, avant votre départ pour la « biffe ». Vous êtes costauds comme deux chevaux. Venez donc essayer vos muscles. — Qu’y a-t-il à faire? acceptaient les garçons. Avec ensemble, ils avaient commencé à tomber la veste. — M’aider à transporter ma statue jusqu’au milieu du jardin. Désormais, il va faire beau… et je pourrai travailler dehors. Les trois jeunes gens descendirent au fond du jardin, jusqu’au semblant d’abri de la statue. Ils se grattèrent la nuque, se crachèrent dans les mains, et s’emparèrent de la pierre. Le poids de celle-ci aurait fait hésiter trois hommes forts. Et Paol n’était plus un homme fort. Mais les deux autres colosses auraient bien ébranlé le phare de Penn-Marc’h. Néanmoins, ils se trouvèrent soumis à rude épreuve. Ils suaient à grosses gouttes, quand, apres nombre de pauses, ils eurent amené, puis appuyé la statue contre un tas de cailloux, au milieu du jardin de Paol Tirili. C’était une statue toute droite, sculptée minutieusement des pieds aux épaules, avec les mains croisées à hauteur de l’estomac; seule la tête n’avait pas pris forme .
- Gast de Sainte Marie, haletait le charpentier, c’est plus marrant d’enfoncer des épingles dans le derrière du monde que de balader votre qualité. Ni Trébern ni Joz n’étaient de bons chrétiens. Ils sacraient, assurément, plus volontiers qu’ils ne priaient. Mais tous deux avaient de l’amitié pour le cordonnier, et ils en auraient fait bien plus pour lui être utile au sujet de sa vierge de pierre, sans se soucier des mobiles qui le dirigeaient dans son travail d’art. Cette fois, cependant, Ivon Trébern posait une question, tout en remettant son veston.
- Pourquoi diable, as-tu choisi Notre-Dame des Carmes pour la sculpter, au lieu de Jani Dréo elle-même, avec sa coiffe, puisque c’est la grande mode de sculpter les Bigoudenn ?.. Ça se serait mieux vendu, je suis sûr.
- Oui, pourquoi diable? répondit Paol, tout en marchant. Il resta un moment silencieux. Une main sur la hanche, l’autre main à la nuque, il examinait du seuil de la cuisine, l’œuvre ébauchée, là, au milieu de son jardin. — J’aurais pu répondre à cette question, il y a six mois, quand je me portais mieux… quand les visages étaient un peu plus radieux, en ville…, quand je me foutais pas mal de l’argent. Ça ne m’intéressait pas, sûrement. « Oh! quant à ressembler à Jani Dréo, nez, bouche, front et menton, elle lui ressemblera comme un œuf ressemble à un œuf. Mais ça n’est pas l’essentiel. Il faut, de plus, que je lui mette un regard jeune dans l’œil, et que j’adoucisse ses lèvres de pierre d’un sourire : un regard, un sourire…
- Oui!
- Je me comprends, qui éclaireraient autour d’eux. — Tu le peux, affirma Joz. — Il y a six mois, je trouvais la chose facile à exécuter, comme de me baisser pour cueillir une poignée de séneçon. Maintenant, je ne le puis. Avec ce dénuement que l’on voit autour de soi depuis l’an passé, avec ce coup de chaud et froid qui m’a glacé le sang, aussi, on n’a plus le cœur à l’ouvrage; la joie de vivre s’est tarie. Et moi, quand je ne suis pas heureux, mon travail ne rend pas. — Celui-ci est délicat comme une fille.
- J’ai peur, parfois, de rester en panne. — Bon Dieu! Amzer zo ! — Je le sais trop bien! Personne n’attend après ma statue.
- Comment, personne n’attend après ta statue? s’exclamait Joz, avec vivacité. Je te dis qu’il y aura plus d’un zigue avec la bonne biture, quand ta Vierge sera fin prête. — Vous avez le temps alors d’avoir la langue sèche. Ce chaud et froid que j’ai attrapé sur la vasière m’a changé en crabe mou. J’ai des mains de bouillie, des mains de bouillie. Sept mois; le temps tourne, et je ne fais rien. « Et puis, ce n’est pas trouver un prétexte de plus à ma flemme… Le va-et-vient des chevaux de ces types-là sur le pavé, jour et nuit, me vide la tête. Et me la rend douloureuse. Comme si les chevaux y piétinaient. « Tenez! tant que ceux-là seront par là, je ne pourrai pas travailler. On allumait les feux électriques, lorsque Paol pénétra dans la salle du grand café de Kerné, un débit de boissons que Youenn Le Goff, son propriétaire, avait récemment agencé de façon très moderne, au rez-de-chaussée du manoir des Kernaflen, sur la rue Kéréon. Le célèbre logis des sénéchaux du Pont avait bénéficié d’un parquet neuf, de glaces de grandes dimensions et de nombre de petites tables pour les consommateurs. On avait conservé en place, faut-il le dire, la monumentale cheminée en pierre de taille. Elle offrait un intérêt indéniable du point de vue touristique. Paol se dirigea, tout en desserrant son foulard de laine, vers un angle au fond de la salle et s’assit contre le bat-flanc aux vitres dépolies qui séparait la salle de danse, à l’arrière, et le débit de boissons. Et il se fit servir un grog américain. Il n’était pas seul. D’un côté de la porte vitrée qui donnait sur la rue deux petits jeunes gens, de seize ou dix-sept ans, rêvaient silencieux, assis bien sagement. De l’autre côté, quatre hommes tenaient, eux, grande conversation en français. Aucun d’entre eux n’avait une physionomie connue du cordonnier.
- Et tu trouves ça juste, toi, demandait l’un d’entre eux aux petits jeunes gens, que l’on empêche les pères de famille de gagner du pain à leurs enfants? Tu trouves que ce n’est pas honteux de voir, dans une localité comme celle-ci, ateliers, usines et chantiers abandonnés exprès par leurs occupants, cependant que les machines se rouillent, alors qu’il y a des gens qui ont faim, et qui ne demandent pas mieux que de s’atteler à la tâche, et qui sont venus de si loin pour obtenir de l’embauche? « De l’embauche ?… Il n’y a pas de travail ici… L’atelier est en grève »… En voilà une réponse. Pourquoi ne nous disent-ils pas que nos mains sont sales, et que nous sommes des propres à rien ? « Une honte, dis-je. Et une grève pareille, dans laquelle employés et employeurs se donnent la main, qui nous dira qui la soutient, qui la paie?
- La population de Pont-n’abad qui en a assez de mâcher à vide. La riposte avait jailli de la bouche de Paol Tirili. Les quatre inconnus se tournèrent vers lui. L’un d’entre eux, assez âgé, avait une barbe noire, un crâne dénudé, et des yeux noirs très vifs. Les trois autres portaient la trentaine; ils étaient carrés d’épaules et ils affectaient des allures d’ouvriers, quelque peu débrail. lés. — Continuez à mâcher à vide, si le cœur vous en dit. Ça n’est pas un motif d’empêcher les autres gueux de gagner leur croûte. Car, ailleurs, il y a aussi des pauvres, et qui, eux, travailleraient.
- … Et qui enlèveraient le pain de la bouche des pauvres de Pont-n’abad, si on les laissait faire. C’est ça que vous voulez dire ? — Écoutez la chauve-souris, les gars !… L’homme se mit à ricaner. Le reste de la tablée s’était esclaffée franchement.
- Je n’ai rien dit de si « drôle » ! dit Paol Tirili, vexé. Et il se mit le nez dans son verre qui fumait. — Tu as perdu ta langue, mignon? interpella un autre. Comme les deux morveux d’à côté! Les deux « morveux » s’étaient éclipsés. Paol, de son côté, avait identifié l e genre des consommateurs. C’était celui de ces individus qui s’abattent sur les pays en grève, pour le compte d’on ne sait qui, et chargés de missions mal définies. Il tint tête néanmoins. — Si les gens de ce pays ont lâché net leur travail, ce n’est pas pour le plaisir, ou pour se reposer. C’est parce qu’ils avaient faim. Il ne leur restait que ce moyen d’attirer l’attention du gouvernement sur la précarité de leur sort. Ils resteront en grève, tant qu’une solution ne sera pas intervenue qui leur permette de vivre du fruit de leur travail. Avec honneur. Et non comme des quémandeurs d’aumônes… — Mais c’est fou ce qu’il raconte. Si toutes les villes de France agissaient comme Pont-n’abad…
- … ni avec l’argent cueilli dans les égouts. — Avec quoi ? Répète… L’homme s’était levé, il s’amenait, en roulant des épaules, vers la table de Paol Tirili. — Je te dis, moi, que celui qui ne travaille pas ne doit pas manger. — Je vous dis, moi, qu’il n’y a pas de travail pour des individus de votre espèce, à Pont-n’abad…
- Encore !
- … Et que vous êtes déjà trop payés pour faire le sale métier que vous êtes venus faire en ce pays. — Et si je te tirais du lait du nez. monsieur tête de mouton. J’en mettrais trois comme toi dans mes culottes de velours… — Oh! tout de même ! Oh! tout de même !. Telles les pinces d’une tenaille, une main avait accroché l’épaule de l’étranger. Avec une telle autorité, que ce dernier pirouetta sur lui-même. Si l’homme était grand, Joz Taro était plus grand encore. Car c’était lui, et lui aussi portait un vaste pantalon de velours. Un sourire illuminait toute sa face. Toute sa face excepté l’œil. Il parlait. — Depuis le temps que l’on ne s’était vu… Ça fait un an passé… Tu te rappelles? là-bas à Javel, ou, peut-être à Saint-Denis?… Alors, te voilà venu à Pont-n’abad aussi chercher à employer ton râteau édenté ? Il lâcha l’épaule de l’autre. Ce dernier serrait les mâchoires. A en grincer des dents. Et le Taureau, toujours cordial, mais les yeux plantés dans les yeux de l’autre :
- Dis-mor donc ton nom… L’autre reculait sans hâte. — Ah! c’est inutile! Je me le rappelle : Judas, face jaune, indicateur, provocateur, gâcheur…
- Han! De ses deux poings l’homme avait cogné la poitrine de Joz Taro. Frappé avec la force d’un marteau, le forgeron fut rejeté trois pas en arrière, et tomba sur son séant, à toucher la table de Paol Tirili, les reins contre le bat-flanc de la salle de danse. Mais tout soudain, il s’était remis sur pieds. Le temps de fermer et de rouvrir un œil, il avait bondi, la tête enfoncée en les deux épaules, sur son adversaire. Un coup de tête. Un grognement enroué. Et, déplaçant deux ou trois petites tables, une forme se projetait rapide comme le feu, vers la porte de la rue. Les planches du bas de la porte, cédant sous le poids de cette masse, se rompirent e t s’ouvrirent avec un craquement sec, cependant qu’éclatait le bruit des vitres brisées tombant sur le pavé. L’homme était allé rouler jusqu’au ruisseau. Joz Taro s’élança à sa suite.
- Verrat lubrique! grondait-il. Tu cherches des rognes. Tu auras des rognes. Bouc en chaleur de Botigao !… Un croc-en-jambe habilement donné au passage, par l’un des autres étrangers, faisait trébucher le forgeron. Avec la vitesse acquise, il allait s’affaler de tout le poids de son vaste corps, en plein sur son premier adversaire, qui déjà se relevait. Il le saisit d’une main par le col de sa chemise, et, de l’autre, lui décochait un terrible coup de poing en plein dans la figure. — Tu as ton compte !… Le bruit d’un corps lancé sur la rue, tel un sac de pommes de terre; un second « Judas », inanimé et crachant ses dents avec des bouillons de sang gras, était allé rejoindre son camarade dans le ruisseau. On se battait dans la maison, dans un fracas de meubles qu’on traînait et de verres volant en éclats. Car Ivon Trébern était survenu au bon moment pour prendre sa part de gavotte. Le calfat avait vu le croc-en-jambe. Il était devenu fou furieux. L’homme au croc-en-jambe n’avait pas fait un pli entre ses pates herculéennes. Un coup de poing dans les dents, et dehors. Il avait bondi sur le troisième adversaire et roulait avec lui sur le parquet dallé, et cognait. Mais l’autre se défendait avec vaillance. Il mordait, et ruait, ou bien il labourait le parquet de ses brodequins cloutés, il renâclait cependant qu’il plantait ses ongles dans le cou du calfat. Si vite, si soudain, et si opinément avait éclaté la bagarre, que Paol Tirili en était demeuré tout d’abord bouche bée. Abasourdi. L’homme à la longue barbe demeurait pantois lui aussi, de stupéfaction, dans son coin. Puis, il portait sa main droite à la pochette de sa hanche, le regard fixé sur le Taureau qui survenait. Mais Paol ayant repris ses esprits, avait saisi un siphon sur une table. Il appuya vigoureusement sur la gâchette, en visant les yeux du petit vieux. L’eau gazeuse gicla avec force, aveuglant le petit vieux, noyant sa barbe et ses vêtements; et l’eau jaillissait toujours. Un coup de feu retentit; la grande glace eut un grincement clair, avec mille fêlures partant du même point. — Sale verrat chauve, vieux puant, eut le temps de proférer le Taureau. Un revolver? Vieux chameau! Tiens, bête de Caïn! Un exemplaire coup de pied au cul du vieux, et celui-ci, au petit trot accéléré, gagna le milieu de la chaussée, où il s’affalait sur lui-même, avec une plainte pitoyable, en se tenant les reins à deux mains. Le dernier combattant ne tarda pas à le suivre. Ivon Trébern lui avait réglé son compte. La figure enflée, la bouche sanguinolente, il fut à son tour balancé à la rue, où il chut lourdement. = Nettoyé propre ! Leurs casques luisant aux lumières de la ville, les gardes accouraient, là-bas, du côté du Château, au grand galop de leurs chevaux. — Par la cour, bande de fous, filez par la cour! pleuraient le cafetier, et Mme Le Goff, sa femme. Une guerre à tuer le monde, Mon Dieu! Ils ont détruit ma maison ! La lecture de son journal avait provoqué chez Paol un petit rire muet. — Ces têtes de macaques vous feraient bien pendre !… Quand il fut seul à nouveau, il reprit le journal pour lire, une fois de plus, l’article en entier. Au sujet d’une information qu’il avait déjà fournie à ses lecteurs : « Quatre homme grièvement blessés sont transportés à l’hôpital », l’auteur de l’article s’interrogeait à grand renfort de gros titres : ENCORE LA MAIN MYSTÉRIEUSE DE « GWENN-HA-DU » ? Nos lecteurs ont lu ici même, et sous notre signature, le récit détaillé de la rixe sanglante qui s’est déroulée en plein centre de Pont-n’abad, avant-hier soir. Les quatre blessés sont toujours à l’hôpital. Il est interdit de leur adresser la parole, car on est très inquiet sur leur sort. Trois d’entre eux se sont fait — et ce n’est pas façon de parler - casser la figure : mâchoires et dents. Nous ne mentionnerons pas Les côtes fracturées. Seul, le plus âgé, leur chef, à ce qu’il semble, peut faire usage de sa langue : ses blessures se tiennent en une autre partre de sa personne. Or, il semblerait qu’il ne sait pas grand-chose, ou qu’il ne veuille pas dire ce qu’il sait — pourquoi? — au sujet de la rixe troublante de la salle de café de la rue Kéréon. Peut-être sera-t-il plus expansif avec son avocat ou avec les distingués inspecteurs et enquêteurs de la police de Rennes. Ces derniers sont, en effet, arrivés sur les lieux, avec mission d’éclaircir cete ténébreuse affarre. Pour le moment, l’on connaît les noms des malheureux qui ont été si cruellement agressés. L’on sait aussi qu’ils étaient venus de Paris - sur les instructions de qui? — dans un but qu’ils ne nient pas : briser la grève. Pareille chose s’était déjà produite à Douarenez, nos lecteurs se le rappellent sûrement; car l’événement fit grand bruit à l’époque, l’un de ces individus ayant atteint à la gorge d’un coup de revolver M. Le Flancheg, maire rouge de la métropole sardinière de Basse-Bretagne, et, à la tête, l’un de ses neveux. Mais ce n’est pas sur les individus blessés avant-hier que la police va avoir du mal à orienter l’enquête. La difficulté sera de déterminer qui les a assaillis, et pour quel motif. Car, pour étrange que cela puisse paraître, il n’a été relevé ni trace ni couleur — nous disons bien ni trace ni couleur — de leur « châtieurs ». En pleine ville. Dans la salle principale du café le plus important! Si soudainement ils se sont éclipsés !… nul ne sait par où !… Ce n’étaient pourtant point des korrigans… Voici beau temps, Dieu merci, que les Bretons ne croient plus à ces divinités de la mythologie celtique. M. Le Goff, l’honorable tenancier du café de Kerné, son epouse et sa fille ont du souci suffisamment, on nous croira volontiers, avec les dégâts qu’ils ont subis. Leur boutique est littéralement mise à sac! Ils ont assez à faire avec leur navrement et leurs frais, car l’assurance se refuse à payer toute la casse. Ces braves gens n’ont pu donner aucun renseignement utile sur les circonstances qui entourèrent la bagarre. Ce fut un vrai cyclone. Il avait cessé, le temps qu’ils accourent dans leur boutique : entendez dans leur boutique ravagée. On ne manquera pas d’interroger le seul client qui se trouvart dans le débit au moment de la rixe, M. Paol Tirili, 26 ans, Pont-l’Abbé. cordonnier, rue Jean-Jaurès, nommée aussi Voie Romaine, a M. Tirili, au dire du chef des blessés, lui aurait déchargé sans motif aucun, car nul ne lui disait mot, le contenu d’un siphon d’eau de Seliz sur la figure. Le pauvre vieillard en a encore les yeux brûlés. Les praticiens ne répondent pas de sa vue. Bien entendu, nous avons tenu à nous renseigner auprès de M. Tirili lui-même. Il nous a reçu correctement, et nous pouvons résumer comme suit sa déclaration : « Ils étaient tous en train de se battre. Le vieux à longue barbe a tiré son revolver. J’ai eu peur. J’ai empoigné un siphon. Et voilà. » Et voilà… Oui, peut-être. Nous n’avons ici ni à faire l’éloge ni à présenter la défense du rôle peu reluisant des briseurs de grève. Mais l’on admettra que leur « châtiment » aura été trop rigoureux. Ce sont là des mœurs de sauvages. Deux de ces infortunés n’ont pas encore repris connaissance. Et ce n’étaient pourtant pas des ratés ni des hommes débiles… Qui les a châtiés? Voilà ce qu’il faut savoir. Nous croirions assez qu’ils ont été attirés en un guet-apens, pour faire un exemple. Pourquoi? Par qui? Hic fecit cui prodest… Ici nous tombons à peu près d’accord avec les distingués enquêteurs de la mobile de Rennes. Et peut-être — oh, peut-être, seulement — M. Tirili, dans le cas qui nous occupe, n’est pas aussi blanc qu’on pourrait le supposer à première vue. Il y a peut-être du noir aussi, là-dessous. Que nos lecteurs veuillent bien suivre notre raisonnement. M. Tirili n’est pas qu’un cordonnier quelconque qui s’est mis en grève, aujourd’hui, comme tous ses concitoyens. C’est en plus un demi-lettré, si l’on peut dire, un semblant d’artiste, qui a des relations, sans doute aucun, ailleurs que dans sa ville natale. Des recherches opérées rapidement, et avant qu’il ne soit trop tard dans les tiroirs de son mobilier, apporteraient vraisemblablement une aide précieuse à l’enquête. Nous avons procédé à notre enquête personnelle. Nous savons que ce garçon relève de maladie. Il ne quitte guère son domicile. Alors, que faisait-il dans la soirée de la rixe, au café de Kerné?. Nous savons qu’il correspond avec des artistes et des écrivains qui ont eu manie a partir avec la police, lors de la chute du monument de Rennes, comme aussi lorsque sauta la voie ferrée à Ingrandes, à la frontière de Bretagne, et encore à la suite des incendies — des incendies avortés, fort heureusement — des préfectures de Rennes et de Nantes, de Saint-Brieuc et de Quimper, et de Vannes aussi — cela, nous le savons, si secret qu’ait été tenu l’incident à l’époque. Nous savons qu’il reçort « Breiz Atao », cette publication trop fameuse dans laquelle s’affichent les revendications bretonnes. Nos lecteurs nous ont compris, sûrement, ils ont deviné dans l’ombre inquiétante, la main mystérieuse de « Gwenn-ha-Du ». Blanc et Noir!… Elle est évidente, ici, la façon d’opérer des adeptes de cette Association trop célèbre en Bretagne, encore que ses membres soient tous inconnus, l’association qui, avec orgueil, a pris la décision de protéger l’honneur de la Bretagne ? ? ? et de briser ses chaînes ! ! ! Elle frappe tout à coup très fort, et ne laisse de ses méfaits ni trace ni couleur. Jusqu’à ce jour. Dans la complexe affaire de la rue Kéréon, Tirili n’aura tenu évidemment qu’un rôle de jouet. Mais, sans son siphon d’eau de Seltz, jaillissant à point nommé, comme un pauvre vieil homme allait tirer pour défendre sa vie, il restait un « Gwenn-ha-Du » sur le carreau. L’un identifié, l’on arrivait, par la filière, jusqu’aux autres… les chefs. Mais Paol Tirili avait son rôle à jouer dans l’affaire. Il était à son poste, il a joué, et grâce à lui, les assaillants de l’expédition punitive ont pu s’esquiver prestement. Une fois de plus. Et voilà! pour nous exprimer comme M. Tirii. Le cordonnier artiste, Paol Tirili, tient en sa possession une des clés de l’énigme « Gwenn-ha-Du ».
- Allez-vous-en, sale bête! Regardez-moi ça, avec ces yeux-là! Allez-vous-en, vilain voleur … Le matou roux de Maïvonn la crêpière, une voisine des Tirili, s’enfuit à grands bonds à travers le jardin, vers la fenêtre brisée de la petite chapelle de la Madeleine. Paol se leva pour regarder par la porte de la cuisine. Sa mère, armée d’un torchon, poursuivait le chat à travers le carré de poireaux.
- Les minets sont mal vus à la maison, sourit Paol Tirili, en se tournant vers le petit prêtre. Le cordonnier et M. Kilivéré avaient observé le manège du chat. L’animal, quand les oiseaux descendaient sautiller dans le jardin, se plaquait au sol, avançait précautionneusement de cinq ou six pas, puis se plaquait à nouveau. Guettant. Mais les moineaux, à l’approche du chasseur, s’envolaient.
- Les oiseaux ont peu de cervelle… comme les enfants, disait Paol. Ils ne fuient pas toujours.
- Surtout quand ils sont dans une cage, proférait Lij Gloagen, en montant les marches, tout essoufflée. — Oui! dit Paol au prêtre. Le chat Moutig a mangé les serins de mes neveux… Petit rossard !. — Pas possible! s’apitoya le prêtre. Un instant plus tard, Paol énonçait presque à part lui : — Entre les bêtes et les gens il n’y a que le baptême. D’ailleurs, ils sont aussi méchants les uns envers les autres . — Oh ! tout de même, répliquait le jeune prêtre, non sans vivacité. La différence est plus grande. Nous avons été créés à l’image de Dieu, et quand notre corps redevient poussière l’âme chrétienne accède à une vie plus haute et éternelle.
- Ça, les prêtres le disent, certes! Et Paol allongea sa lippe. Quelle consolation, sur cette minable terre, pour les gueux que nous sommes! Moins de promesses pour les temps futurs du Paradis, et plus de justice, au cours de notre vie terrestre, feraient mieux l’affaire des chrétiens, n’est-ce pas votre avis? « Blondinet », le petit vicaire, avait appris que le cordonnier ne se portait pas bien. Prétextant son passage dans le quartier, il était venu lui rendre visite. Mais l’autre s’avérait tout à fait réfractaire. Sans doute que, comme sa mère, il avait encore sur le cœur la fin cruelle de ses serins. Ou peut-être, le mal qui le minait… Un garçon si optimiste, naguère! C’est étonnant, ce que la maladie peut changer son homme! — Créés à l’image de Dieu, c’est ça ! Alors il est bien moche le visage du Seigneur Dieu quand il prend la forme des gardes à cheval pour venir tuer les vieilles femmes sourdes dans le pays. Il doit bien rire le Seigneur Dieu quand il entend dire que son visage ressemble à celui de ceux qui, se promenant appuyés sur leur canne, vous sautent tout à coup dessus pour vous emmener en prison. Sans motif…
- Oh, oh, sans motif. — Au fait, si! il y a un motif : nous réclamons du travail et du pain avec un peu trop d’insistance mal élevée. — C’est plus grave, collègue. Elle n’est pas aussi pure que tu voudrais le faire croire, la source de cette effervescence qui trouble Pont-n’abad. — Elle n’est pas pure?…
- L’œil de Moskow… eh! eh! et Blondinet ferma un œil complice. Le cordonnier redressa la tête. Car il s’était assis près de la table, cependant que son interlocuteur continuait à regarder dans le jardin par la porte vitrée. Et Paol se mit à réciter, comme au catéchisme, sur un ton monotone, et volontairement hésitant :
- L’œil de Moskow, la main de Berlin, le nez de l’Anglais, la bote de l’Italie, le doigt, c’est ça, disons le doigt du Pape de Rome… — Tu oublies le plus intéressant, l’essentiel, interrompait le prêtre en riant allégrement. — Oh! c’est certain, il n’y a pas besoin de tant d’étrangers pour regarder une ville crever de faim. Les flics de France suffisent. — Exact! exact! exact ! C’est exactement ça. Blondinet vibrait de contentement. Il se rapprocha, et prenant un siège de l’autre côté de la table, face au cordonnier, les paupières plissées, il murmura comme dans un confessionnal.
- Et « Gwenn-ha-Du »? Tu avais oublié, dans ta nomenclature, la société secrète, l’adversaire déterminé de la France en Bretagne. — Vous aussi ? Le prêtre baissa encore la voix. — Moi, aussi, oui! Et de cœur avec vous, oui! Secrètement, bien sûr. Car, nous autres, prêtres, surtout lorsqu’on connaît nos attaches avec « Foi et Bretagne » et avec les « Fleurs de Bruyères », la revue et l’association bretonnes catholiques, nous sommes astreints à une grande prudence en nos actes et en nos paroles…
- Et alors… — Et alors, je te confie, entre nous deux, que le nouvel exploit de « Gwenn-ha-Du », celui du grand-calé de Kerné m’a rempli d’orgueil. — Ah, bah ! C’est très bien! Tant mieux! — Vous avez choisi le terrorisme pour libérer la Bretagne. Je prie Dieu de vous donner la victoire. Mais, et c’est à cela que je voulais en venir, les gouvernants ne se laisseront pas faire. Ce n’est donc pas sans motif qu’ils ont jeté sur les rues de Pont-n’abad leurs régiments de policiers à cheval. — Créés à l’image de Dieu. Amen! Paol Tirili s’était levé. Il allait et venait dans la pièce, passant la main sur son front, puis sur sa noire chevelure frisée. Tout à coup, il se planta debout devant M. Kilivéré. — Mais qu’est-ce qui les prend donc tous à mêler «Gwenn-ha-Du » à cette histoire de trois coups de poing bien assenés dans un bistrot? On fait plus de crédit au journal qu’à votre Credo… Il haussa les épaules. — Vous n’avez jamais vu le mouton à cinq pattes? fit-il. Ce mouton a nom « Gwenn-ha-Du ». Ça n’était pas difficile de dérider Blondinet. Il se mit à rire de toutes ses jeunes dents. Cependant, il ripostait du tac au tac :
- Bien sûr, bien sûr! Gwenn-ha-Du est une société secrète. Ce n’est ni à toi ni à aucun Breton de vendre la mèche. Tu nierais même, s’il le fallait, t’être trouvé au grand café de Kerné, n’est-ce pas?… quand éclata le coup de Trafalgar. Sois tranquille, va; ce n’est pas moi qui te poserai des questions sur l’identité des assaillants. Je préfère ne pas savoir qui c’est… pour ne pas les trahir. — Le pire, monsieur Kilivéré, est qu’il n’y a pas un mot de vrai dans ce qu’ont écrit vos journalistes à mon sujet, par rapport à votre « Gwenn-ha-Du ». — Je te croirai quand je trouverai un nid de souris dans l’oreille du chat.
- . Quoique depuis, je me sois appuyé, à cause d’eux, pour mille francs d’embêtements.
- La rançon de la publicité! Paol! Artiste de-ci, politique aux buts impénétrables de-là, en bref l’ « Œil de Gwenn-ha-Du » à Pont-n’abad, voilà les titres dont te parent les journaux. — Ouais! faisait Paol doucereusement; une publicité à base de mensonge fabriquée délibérément par un reporter en mal d’épater son public. Que lui importait le désagrément que sa prose pouvait causer au pauvre c… qui avait nom Paol Tirili ? — Attends un peu qu’un milliardaire américain vienne arroser ta statue… Tu penses bien qu’avec toute cette publicité faite autour de ton nom, ta statue va être sacrée chef-d’œuvre… Paol ne put s’empêcher de sourire. Il caressa d’un regard le « chef-d’œuvre» à venir dont la matière se dressait toujours au milieu de son jardinet. — En attendant votre Américain, monsieur Kilivéré, j’ai eu de la visite — de quoi me gonfler d’orgueil — à la suite du reportage publicitaire de votre trouduc sur les terroristes bretons. — Quand je te le disais !… — Mes visiteurs étaient les fins limiers de la police, vous l’avez compris. Ils cherchaient des papiers, des écrits, que sais-je? susceptibles de les mettre sur les traces de vos terroristes inconnus.
- Oh! sapristi, voilà qui n’est plus de la plaisanterie, s’exclama le petit prêtre avec un frisson. Paol poursuivait. Il y avait de la rancœur dans sa voix.
- Une autre fois, il m’a fallu demeurer quatre heures d’affilée sur un banc, dans le bureau du commissaire, les pieds et le corps gelés. Comme si je n’étais pas assez… il hésita… enrhumé! « Tout ça, à cause d’un bobard menteur d’un fils de putain de plumitif. Il n’y a pas que les porcs qu’il faudrait museler au fil de fer. Blondinet poussait des soupirs. En lui, le contentement et un certain malaise s’affrontaient. — La Bretagne nouvelle possède donc ses martyrs, articulait-il. Il est vrai qu’elle ne pourra renaître à la vie de la liberté que grâce aux sacrifices de ses martyrs. Pas d’enfantement sans douleur. Mais ce sera un honneur de pouvoir dire qu’on a souffert pour la Bretagne aimée. — Mon soulier, coupa l’autre sans aménité. Je ne suis pas bon, moi, à jouer les martyrs, même pour le redressement de la Bretagne, comme vous dites. Ou alors, qu’on me demande mon avis.
- Tu n’es même pas bon, réprimanda le prêtre, à supporter la moindre contrariété avec résignation.
- C’est ça! Dieu a donné au peuple la résignation de Job, comme dit ma grand-mère. Résignation !… Résignation des serins à se laisser manger par le chat ! Résignation d’un chien à recevoir le pied au derrière! Résignation des imbéciles — excusez-moi, des chrétiens — à supporter que d’autres chrétiens leur griffent leur visage divin, et, bien entendu, à se régaler d’espoir. — Je trouve effarant d’entendre des paroles amères
- aigres et amères — et contradictoires, au surplus, sur les lèvres d’un artiste qui s’est donné pour but de graver dans la pierre, en l’honneur de la Vierge Marie et à la gloire de son pays, le sourire céleste de la Mère du Sauveur du Monde, c’est-à-dire le visage de la Douceur indulgente, et de la Confiance en l’Avenir. — Oh! cette statue! fit Paol. Sa lèvre eut un pli amer. J’étais en bonne, très bonne santé, et j’y croyais, quand je l’ai commencée. Depuis…
- Alors donc, le monde court à sa perte, par ce fait que toi-même tu n’es pas en bonne santé? «Si tu continues à barbouiller la vie en noir, acheva Blondinet, ta jeune Mère, tu la transformeras en Mater Dolorosa. Ils se paieront ta tête, tous tes bonshommes que tu as alignés sur le manteau de ta cheminée, et qui, eux, ont une tenue si saine, si gaie, si plaisante.. Secoue-moi tes papillons noirs, sapristi! — Je trouve excellent de vous entendre, avec votre santé et votre jeunesse, vous dont l’esprit est libre de tout souci; je trouve excellent de vous entendre me prêcher, sans que vous en bégayiez, la résignation et le culte de la souffrance. J’ai l’intérieur malade, moi, et mes convictions religieuses, nationales ou sociales, ne se portent guère mieux. Je voudrais savoir, moi, à quoi ça peut rimer, la résignation et le culte de la souffrance… quand rien ne va plus. — Aucune peine n’est inutile, Paol. Le pis est que tu as perdu, la population de Pont-n’abad aussi, hélas, le sens véritable de la vie. M. Kilivéré fut tout heureux de sa réplique. Elle était bien venue. Il avait perçu dans son accent un écho des propos habituels de son confrère M. Abgrall. Car c’est bien vrai que sa jeune âme était une argile que façonnait facilement l e premier venu. Naguère, sa conversation rappelait le thème des revendications ouvrières. Aujourd’hui, elle donnait le pas à la morale austère de son confrère. Et le petit prêtre poursuivait, un peu pour s’écouter, un peu pour épater son interlocuteur, mais aussi avec sa sincérité d’apôtre :
- … Le but véritable de la vie, Paol, est de gagner le Paradis. Comme est le destin du fils de l’homme de souffrir sur cette pauvre terre, à cause, ainsi qu’on te l’a enseigné, du premier péché. Et tu ferais preuve de plus d’intelligence en te pliant aux grandes lois qui régissent le monde.
- Plier… plier. Il n’y a pas à nier. Vos grandes lois ont à leur disposition un verbe sans pareil : obéir. Obéir, avant toute chose; et sans discuter, obéir. — On peut échanger les César de la terre; les choisir, si l’on veut… Mais l’autorité d e Dieu est infaillible. Ses Commandements ne doivent pas être discutés. Nous lui devons l’obéissance stricte. Et il nous commande de supporter nos souffrances chrétiennement, pour obtenir le pardon de nos fautes. Et Lui, il réalise ses Promesses : au bout de la souffrance chrétienne, est le Bonheur du Paradis.
- …
- Plus péniblement tu auras vécu, plus suave sera ta récompense au Paradis. Paol croisa ses mains sur la table; il monologuait : — Le Paradis !. Le Paradis !… Pater noster, le blé de Feliz Le feu a pris à la chemise de Feliz Feliz allant au lavoir A eu le feu au cul Feliz rentrant chez lui A eu le feu au derrière Feliz, enterré dans le pailler Est resté le cul tout nu. Le jeune prêtre avait écarquillé l e s yeux, ronds comme des cercles. Mi-figue, mi-raisin. Mais il avait plus envie de s’esclaffer que de faire la lippe. — En voilà d’un oiseau qui aime les crêpes ! — Qu’est-ce que cette prière? — Pater noster dibidoup Mon chat qui file de l’étoupe… Et Paol s’en tint là de sa nouvelle pièce de vers. Il regarda le vicaire. Le vicaire le regarda. Et voilà les deux jeunes gens qui se mettent à rire à gorge déployée. Tels deux chiens se secouant à leur sortie de l’eau. Quand il eut ri tout son saoul, néanmoins, Blondinet ne put s’empêcher de demander au cordonnier s’il attachait un sens à ses comptines railleuses. De nouveau, Paol s’était rembruni
- Il est pourtant vrai, fit-il, que de faire des pirouettes avec les mots, ça n’est pas s’expliquer. Ni décharger sa conscience. — Je t’accorde l’absolution, pour une fois, pour les sottises que je vais entendre. — Oui, mais, voilà : c’est que je ne confesserai pas mon point de vue, monsieur Kilivéré. Devant la mine contrariée du prêtre, il entrouvrit un rien la porte de son âme : — L’eau bénite ne calme pas ma soif. Le Rozig est, sur la route de Pornaleg, un des quartiers les plus anciens de Pont-n’abad. A sa limite, c’est la campagne. La délimitation est nette : une mince prairie toute en longueur, avec un ruisseau qui coule juste au milieu, à travers les roseaux et le cresson. De l’autre côté de la prairie, sur une éminence de rien, se dresse le Dourig-Koz, une exploitation agricole, avec des vaches, des poules, des porcs, des chevaux, des pommiers et, comme on dit, l’odeur du purin; le tout bien abrité, du côté de Pont-n’abad, par un bosquet de hêtres. Plus loin, à droite, au-delà de la faille du vallon méandreux, on voit briller les maisons blanches de Menez-Piked, et les frondaisons vertes, été comme hiver, du manoir de Trébéhoret. Rozig-ar-Mager était un exemple du bond en avant réalisé dans la région bigoudenn, par la volonté et le labeur de chacun, surtout depuis la guerre. L’aire commune est restée telle que les anciens l’avaient connue, entourée de ses maisonnettes, et la venelle était restée, elle aussi, telle quelle, avec sa rangée d’habitations faisant face au Dourig et au soleil. Pour accéder à l’aire commune, il fallait, comme autrefois, s’insinuer entre deux immeubles, par un passage juste assez large pour une charrette. Mais les toitures d’ardoises avaient été remises à neuf, les murs étaient blanchis à la chaux, chaque année. Chaque ménagère balayait le pas de sa porte. Mais le soin principal se portait sur le ménage lui-même. C’était un quartier complètement assaini, et resté, quand même, vivant et « nature », car si les jeunes gens n’y ont pas peur de leur ombre, ses Bigoudenn ont le don inné de la réplique. Joz Taro, qui s’était muni d’une hache, et Trébern allaient fendre du bois, une brouettée d’écorce de pins, chez la grand-mère du forgeron, qui habitait sur l’aire commune. Paol, lui, puisque rien ne le pressait, avait accompagné ses camarades, dans l’intention d’aller faire un brin de causette avec sa petite amie, Jani Dréo. Jani Dréo habitait sur la venelle, une maisonnette identique à toutes celles de la rangée, toute blanche et tournée tièdement vers le soleil de midi, au-dessus de la prairie du Dourig-Koz. Elle n’aurait eu qu’à se pencher pour cueillir à poignées de l’herbe à lapins, mais le charpentier d’acier, son père, n’élevait pas de lapins, et Jani elle-même, entre la cuisine des gars, le ménage et la broderie des coiffes, avait suffisamment d’occupations. Elle se tenait justement sur le pas de la porte, tirant l’aiguille en compagnie de cinq ou six Bigoudenn. Toutes les brodeuses étaient assises sur leurs chaises basses. Elles levèrent la tête à l’approche de Paol. Mais, d’un même mouvement, leur regard qui s’était durci, s’était porté au-delà de lui. Le cordonnier se retourna… Trois messieurs le suivaient, sans qu’il s’en doutât. — Encore? s’exclamait-il, outré. Trop tôt. Les messieurs, qui l’avaient reconnu, lui avaient tiré leur chapeau, avec un sourire mi-poli, mirailleur, mais, sans arrêter leur pas de promenade. Il est évident qu’ils n’étaient pas venus par là cueillir des pâquerettes ou des renoncules dans la prairie. Ils firent halte trois portes plus loin. Ils frappèrent. — C’est le tour de Per-Mari, fit quelqu’un. Per-Mari Kloareg, mécanicien de son métier, était l’un des responsables du groupe communiste de Pont-n’abad. C’était un garçon aussi instruit qu’il était tranquille. Il avait été chargé des écritures. Il vint sur le seuil de sa porte, tête nue. Il venait de lever les yeux de sur ses papiers, et la lumière du dehors le faisait cligner. Par la venelle, à la suite des trois messieurs, s’étaient approchés aussi, pour voir, Joz Taro, Ivon Trébern, des enfants, des femmes, et des habitants du quartier. Per-Mari Kloareg avait pris son air des mauvais jours :
- Laissez-moi, au moins, faisait-il, et m’habiller et terminer ma lettre…
- Il faut venir, tout de suite.
- On prend le monde pour des cochons. Les gens s’amassaient. Des mots aigres fusèrent. Des Bigoudenn eurent un rire bref. L’orage s’annonçait.
- Dépêchons, ordonna l’un des messieurs en heurtant le sol de sa canne. Vous n’avez rien à gagner en discutant ici. — Je n’ai pas à vous suivre. Je ne vous suivrai pas.
- Force doit rester à la loi. — Et mon pied dans ton cul! Le coup était assené en même temps que l’interjection. — Aie, Mon Dieu! L’homme à la canne s’était retourné, livide. — Qui a frappé? — Moi, tourte, moi !… Viens, que je l’étrangle. L’oeil exorbité, Joz Taro se portait vers le commissaire. Ses deux mains redoutables, ses mains de colosse tendues en avant. Il tremblait de fureur. Les trois commissaires eurent un recul.
- Foutez le camp, nabots gelés, filez, ou je vous étrangle, grondait le forgeron. Filez, fumiers! Avoir tant de misère et avoir ces porcs à empoisonner le monde, jusque dans sa maison…
- Du bâton !… La menaçante suggestion avait jailli du groupe des jeunes gens. — Nos aiguilles dans leurs yeux! jeta une voix de femme, en écho.
- Foutez-les dans la prairie! clamait une autre. Finig la Boiteuse de la Porte Verte s’en venait de la pompe du Prad, avec un seau d’eau. Elle s’amenait en plein dans l’effervescence.
- Tenez, toujours, un seau d’eau ! fit-elle. Et la vieille Bigoudenn lança son seau d’eau par le travers des corps des trois messieurs. — Qui sont ces hommes? s’enquit-elle ensuite. Toute la foule s’était mise à rire. Mais l’on discernait dans ce rire, de la rancune, de l’amertume, et un relent de bataille. Il était inutile de s’entêter. L’épaule ramassée, leurs vêtements dégoulinant d’eau, les trois inspecteurs reprirent la venelle. Ils traversèrent l’angle de l’aire commune et gagnèrent la grand-route, sans hâte, les mains dans les poches. Sans détourner la tête, une seule fois. Sur leurs talons, tout le quartier de Rozig-ar-Mager, déchaîné, jetait des sarcasmes, sifflait, chantait, et, parfois, lançait un bout de bois ou du gravier. — Si vous m’en croyez, les gars, conseillait Paol à Per-Mari Kloareg et à ses deux amis, nous ne nous attarderons pas une minute de plus au Rozig. Ça va barder ici. Le cordonnier ne s’était pas trompé. Ils allaient atteindre la place du Marc’hallac’h, quand déboucha par la rue de Penn-ar-C’hap, padadap! padadap! un peloton de gardes à cheval. Les quatre jeunes gens n’eurent que le temps de faire un saut dans la cour de Kilieg, le boulanger du coin de la place. Quand le torrent fou se fut écoulé, ils partirent en courant se réfugier dans le débit de Tin Andro. Par la rue Keineg et la Madeleine, et du côté de la Grand-Rue, les défenseurs de l’ordre accouraient sur leurs grands chevaux, tous au galop, padadap ! padadap! Ils allaient « mater l’émeute » à Rozig-ar-Mager. — Bestiaux! grondait le Taureau, qui allongeait la tête par la porte du café. Quand je pense que ma hache est restée sur l’aire, là-bas. — Et que ferais-tu d e ta hache, ballot! devant les revolvers et les fusils des Enfants de Marie? Ivon Trébern disait : — Ils finiront par nous rendre méchants. Mimi Andro, derrière son comptoir et le dos appuyé aux étagères à boissons, avait perdu toutes ses couleurs. Tout à coup, elle se prit à sangloter, à pleurer toutes les larmes de son corps. Elle s’était approchée de Joz Taro, et le fixait d’un regard rempli de détresse. Le forgeron s’était calmé, tout net. — Il ne faut pas avoir peur, Mimi, fit-il d’une voix caressante . — Si, j’ai peur. Tu sais pourquoi, Joz. Sois sage, Joz. J’ai peur pour toi aussi. Et la fillette se moucha dans un petit mouchoir blanc.
- Prenez toujours un verre, dit-elle. A Rozig-ar-Mager, les gardes remportaient la victoire, une victoire éclatante. Suivie d’un remarquable coup de filet, même. Pendant qu’un certain nombre d’entre eux interceptaient stratégiquement l’étroit passage qui reliait l’aire commune à la route de Pornaleg, tous les autres sautant à bas de leurs montures, s’élançaient dans l’aire et conquéraient la venelle. Revolvers au poing, ils pénétraient dans toutes les maisons dont les portes étaient restées ouvertes. Ils forcèrent les autres portes. Puis ils commencèrent à faire des prisonniers. L’on ramassa ainsi Finig la Boiteuse de la Porte Verte, malgré sa résistance et ses coups d’ongles, et on l’amena — oust, la bonne femme! — on la traîna plutôt jusqu’aux gardes à cheval, au milieu de l’aire. On amena auprès d’elle Mônn Kerviel, grand-mère du Taureau. On ramassa aussi la hache abandonnée devant sa maison. Puis vinrent grossir le tas, cinq ou six jeunes Bigoudenn, et Youenn Le Coucou, Bastien Bolloré, couvreur, Lanig Ivin, Loeiz le Kiniou, Per Born, et des vieux bonshommes plus effarés les uns que les autres; car tous ces braves gens se faisaient plutôt vieux, et ils étaient restés, sans se douter du péril devant leurs maisons, à fumer la pipe, au soleil. Puis les gardes firent l’assaut d’une bande de morveux qui s’étaient retranchés derrière le mur du jardin de Mle Kerniliz, d’où ils bombardaient activement à coups de mottes les serviteurs de l’ordre. Les gamins avaient toute retraite coupée, car ils se trouvaient dans un véritable cul-de-sac, vu la hauteur des murs du jardin de Mle Kerniliz. Ils furent attrapés l’un après ‘autre, et traînés par le bras jusqu’au milieu de l’aire. Il convient de dire que toutes les personnes valides avaient suivi l’exemple de Paol Tirili et des trois autres jeunes gens. Elles avaient pris le large, qui par la prairie du Dourig, qui par la route de Pornaleg, et par les champs, quand elles avaient senti l’orage approcher. Les trois inspecteurs firent la moue, quand on leur présenta pareil troupeau de prisonniers : « C’était prévu! aucun intérêt dans tout ça », firent-ils. Finig la Boiteuse pleurait dans son tablier. — En voici une toujours! s’exclamait un commissaire. ⼀ Emmenez … La pauvre Finn fut mise de côté, juste sous les naseaux des grands chevaux. La pauvre femme en courbait les épaules, de frayeur. — Et ces gamins? Les jeunes garçons grattaient la terre de la pointe de leurs chaussures, le regard rivé au sol. — Ils nous lançaient des cailloux de derrière le mur là-bas, expliqua un sous-officier.
- Tirez-leur les oreilles. Ça suffira. — Et cette hache? A qui est-elle ?.
- On l’a ramassée au coin de l’aire, là-bas, près du tas de bois. — A qui est-elle ?… Pas un mot dans le groupe des prisonniers. La grand-mère de Joz Taro ne savait pas l e français. Peut-être aussi n’avait-elle pas bien entendu.
- C’est uninstrument dangereux, dit le commissaire, entre les mains d’un excité. Emportez! Il faudra en retrouver le propriétaire. « Et vous, fit-il, en s’adressant au fretin, foutez-moi le camp, ou je vous… prououh !… … Voilà comment Finig la Boiteuse de la Porte Verte alla en prison, menottes aux poignets, escortée par un véritable régiment de soldats à cheval. Voilà comment aussi Joz Taro ne retrouva pas sa hache. Paol Tirili n’avait pas contracté mariage avec le substantif: régularité. Il travaillait à sa statue, par coups de collier, suivant l’humeur du moment. Tous les prétextes lui étaient bons pour planter là l’ouvrage. Ces mêmes prétextes, et aussi futiles, lui faisaient reprendre ses outils. Il n’obéissait qu’à cette fantaisie si sensible des artistes qui œuvrent pour le plaisir et tout seuls. L’inspiration du garçon était oiseau capricieux; elle ne déployait pas ses ailes dans le souci, ni dans le besoin. Il lui fallait la sérénité. Mais jamais le visage de sa Vierge de pierre ne lui quittait l’esprit, elle était devenue un être vivant de sa vie propre, la compagne de tous ses instants… tiède et pleine d’amour. Avec une âme. — Tu aimes plus ce caillou-là que Jani Dréo elle-même, murmurait en sa mémoire la voix du débitant du Marc’hallac’h. Il en convenait. Son caillou l’occupait plus que sa petite amie Bigoudenn. Notre jeune artiste était sous le coup de deux influences: son orgueil et sa foi en son talent. Il obéissait aussi, désormais, à un troisième aiguillon, à la pointe imperceptible, mais toujours présente : la crainte de rester en panne. Outre qu’il se rongeait le sang, ainsi que tous ses concitoyens, avec la grève, ses réveils se faisaient pénibles, depuis l’hiver passé, et il se trouvait les membres gourds et sans ressort, quand il « tombait » du lit. Il réagissait, bien entendu. Mais, sans oser l’avouer à qui que ce soit, une inquiétude l’envahissait, concernant un râle incessant qui lui raclait la poitrine, quelque part vers les poumons. Et puis, ses dents, il les trouvait bien lâches dans sa bouche. Ses dents qu’il avait si blanches et régulières, naguère. Ça lui causait du souci. Mais quoi! Il avait bon appétit. Le temps nouveau apportait, une fois de plus, à la suite des mois noirs, au pays bigoudenn autour de lui, les couleurs claires des plantes, et le ramage des oiseaux, dans des ciels frais lavés et plus tièdes. Avec la chaleur, son sang se réchaufferait aussi. Et la guérison s’épanouirait. Croire à la santé, en l’excellence de la vie, en la jeunesse! Il acheva sa tartine de beurre et son bol de café noir. Il était assis à sa place à la cuisine. Le soleil était déjà haut. Par la porte vitrée, il jeta un coup d’œil dehors : l’étang, le jardin, tableau connu, toujours paisible, toujours clair. Et, au milieu du jardin, la statue. Une petite lumière flamba, qu’ils appellent l’inspiration, cette clarté dont il ne pouvait se passer, l’inspiration qui n’accompagnait chez lui que la sérénité joyeuse. Ce matin-là, il se sentait en forme. — Allons-y une fois de plus, fit l’artiste. Il se leva en s e tenant les reins… Il toussota… — I l est temps de me dépêcher de réaliser… « … Finir! Car le temps durera plus que la vie humaine. Mais moi-même… peut-être n’ai-je plus beaucoup d e temps. » U n sourire voleta au coin de sa lèvre, comme il descendait à sa cave pour y chercher son marteau à bout pointu. — Pourquoi pas? Quand elle sera terminée, léchée et fignolée, yeux et lèvres, pourquoi n’en fera-t-on pas le symbole de l a foi bigoudenn en la valeur de la vie, malgré les vicissitudes actuelles ? « En dégrossissant une pierre froide et rugueuse, en martelant et en piquant cette pierre inanimée, jusqu’à ce que tressaille, sur le visage que je lui cisèlerai, le sourire des yeux de la jeune mère, de la femme plus forte que la maladie et la vieillesse, puisqu’elle a donné naissance à l’Enfant, je ne fais, en réalisant mon propre rêve, tout seul, je ne fais que ce que font ceux de mon pays, lorsqu’ils tendent, tous unis, envers et contre l’adversité quotidienne, quand ils réussissent — ce n’est pas une contradiction — quand ils réussissent de haute lutte, à obtenir une vie salubre, libre, sans accroc et allègre, une vie plus heureuse pour leurs enfants qu’elle ne le fut pour eux. « Ils savent qu’ils l’emporteront. En luttant avec entêtement. Moi aussi, je crois que j’irai jusqu’au bout. Si mon corps geint parfois, je n’ai pas l’esprit engourdi… Je ne m’arrêterai que l’ouvrage achevé… Paol «martela et piqua», comme il disait, toute cette matinée, jusqu’à l’heure de midi. Une force joyeuse dirigeait ses outils, lui faisant oublier la fatigue et son mal aux reins. Quand sonnèrent les coups de midi à la tour du Château et l’angélus à l’église des Carmes, il s’arrêta pour contempler son ouvrage. Et il appela sa mère pour qu’elle vint voir aussi. Il avait modelé le front, un front irrégulier un peu et doux au toucher, et ondulé les cheveux des deux côtés du front, artistement, à la mode des jeunes Bigoudenn. Une des joues, de plus, était sur le point d’être achevée, avec sa fossette, au bord de la lèvre. Lij Gloagen, les mains aux hanches, descendit. Ce qu’elle constata tout d’abord, fut que son fils était moite d e sueur. — Vous êtes fou, mon pauvre garçon ! réprimandait la cordonnière. C’est une pitié de se tuer le corps à ce travail. Venez vite vous habiller. Après déjeuner, Paol fit un tour en ville, sous le prétexte d’acheter un paquet de tabac. Il passa en vue de l’escadron de gardes casernés au bas du Château. Il s’était donné, tout le matin, de si bon cour à son ouvrage, et son moral était si haut, qu’il en avait complètement oublié la grève et les Enfants de Marie. Mais, eux, étaient toujours là. Il revint à son domicile par le Marc’hallac’h et la Madeleine. Et il se remit au travail. En même temps, il gardait la maison. Depuis que la grève faisait tenir fermé l’atelier de chaussures, sa mère préférait aller coudre, pour passer ses après-midi, au bas de Pont- Gwern, chez sa sœur Katell. Vers quatre heures, comme il montait à sa cuisine pour se désaltérer, la clochette de la porte de la boutique tinta. Joz Taro et Mimi Andro venaient d’entrer. Le cordonnier les reçut avec son plus large sourire. Avant que ses visiteurs eussent ouvert la bouche, il les entraînait vers le jardin pour leur montrer sa statue. Il en vivait, absolument; il ne pensait qu’à elle. Il venait de terminer l’autre joue. Paol disait : — Je ne sais pas si je ne débaptiserai pas ma statue, mes petits frères. Le nom de Notre-Dame des Carmes est sûrement joli. Mais je crois que le nom de Notre-Dame de la Joie lui conviendrait mieux encore… Qu’en dites-vous ? Il regarda alors ses deux amis. Il vit tout à coup combien ils étaient graves tous deux. Et si leurs yeux fixaient l’œuvre de Paol, leur regard était ailleurs. Le cordonnier se rembrunit :
- Qu’est-il arrivé?… demanda-t-il, inquiet. Je deviens dingo avec mon caillou, et je ne pense pas aux copains. — Ça y est; voilà tout ! fit Joz, sans plus. Un instant après, la petite Bigoudenn tirait un mouchoir de la poche de son tablier. Elle se moucha, dans un sanglot silencieux. — Ça, alors ! dit Paol. Il se gratta la nuque, en regardant ses souliers, la langue sur la lèvre supérieure. — Ça devait arriver. Il y avait trop de câlin entre vous deux. Le jeune homme était ennuyé et chagrin à la fois. — Ce n’est pas le « qu’en-dira-t-on » qui me tracasse, soupira la petite héritière. Je sais ce qu’il me reste à faire… Et Paol : — Le « qu’en-dira-t-on », petit nigaud, le « qu’en-dira-t-on »… Il ne s’agit pas de ça. Mais bien de taire un mariage, et tout de suite. — Ah! tu crois? intervint Joz. T u ne sais pas que la petite n’a pas ses vingt et un ans, et qu’il lui faut l’autorisation de ses vieux?
- Il n’y a qu’à faire la demande à Tin Andro et à la maman de Mimi…
- Ah, bien, oui, alors, s’exclamait la jeune débitante. Tu ne connais pas mon père, alors… Elle se reprit à pleurer, pour de bon, cette fois.
- Écoute, Paol, dit Joz. Je sais que nous sommes venus te demander une corvée désagréable. Mais je compte sur toi pour la faire. Tu es dans les meilleurs termes avec Tìn Andro, oui, au mieux. Va le trouver… et débrouille-toi… Il grinça des dents. — A cause de trois malheureux rotins que n’a pas un pauvre bougre, on n’a pas plus de considération pour lui que pour la boue du chemin. Si j’avais eu trois rotins à mon nom, ce n’est pas avec plaisir, c’est avec orgueil que cet homme m’aurait donné sa fille… Paol avait attiré sur sa poitrine la petite débitante, et il lui avait posé un baiser sur la joue, prestement.
- Avant qu’il soit longtemps, fit-il, nous ferons une noce à tout casser, chez Andro, Mimi. Je serai le garçon d’honneur, et le parrain aussi. Il s’interrompit et se mit à rire.
- Bon sang! dit-il, je suis bête. C’est Tin Andro qui sera le parrain et avec chiqué encore! Seulement, il ne faut plus pleurer… « A toi, Joz, continua-t-il, je n’ai pas de conseil à donner. Si! un seul. Tâche de ne plus mêler ton nez ou ta langue aux coups durs en ville, de crainte de te faire harponner par les Enfants de Marie. Ils nous ont à l’œil. Car, maintenant, moins que jamais, ta place n’est pas au bidouf. Dès que ses deux amis l’eurent laissé seul, Paol mit son veston et prit son béret basque pour se rendre chez Tìn Andro. Il se connaissait. S’il ne s’acquittait pas immédiatement de la commission qui venait de lui être confiée, il savait qu’il ne la ferait jamais. C’était une commission bien ennuyeuse. Car il connaissait aussi l’entêtement du débitant du Marc’hallac’h. Et ses étroits préjugés, concernant l’argent. Justement, ce dernier se trouvait être tout seul dans son débit. Il allait et venait comme un taon, l’air de mauvais poil Sa figure s’éclaira à l’arrivée de Paol, et son haleine, fortement alcoolisée, fouetta l’odorat du nouvel arrivant. Tin Andro, en effet, aimait bien l’eau-de-vie. — Te voilà, vermine, dit-il à Paol, d’un ton enjoué. On va enfin pouvoir blaguer un peu. Je deviens maboul en cette maison, depuis quelque temps, avec mes deux nuages de pluie et leurs lèvres étalées.
- Mon Dieu Jésus! s’exclama Paol.
- Oui … Tiens, ma vieille vient de ficher le camp, par cete porte – il montrait la porte de la place – en versant l’eau de ses yeux comme la fontaine de l’Écuelle. Tu en aurais ri.
- Pas possible! Qu’as-tu encore fait à Mar-Louiz du Bout de la Route de Kombrit? Une femme patiente comme est ta femme?
- Qu’est-ce que je ne fais pas, plutôt! Ma vieille toupie s’est mise dans le ciboulot de marier ma petite toupie. Et tout de suite, s’il vous plaît. Mais Tin Andro a dit non! On ne fait pas plier Tin Andro comme ça. Tin Andro, comme marronnait mon ballot de Mar-Louiz, ne veut rien comprendre au cœur des femmes… « Tiens! prends un verre avec moi… Et, tout en remplissant deux verres sur le coin du comptoir, le cafetier poursuivait : — Avec l’envie de se marier, on fait le tour du monde! Mais, boule de tonnerre! je ne sais pas ce que les poulettes ont au derrière au jour d’aujourd’hui. Ça est à peine sevré, et ça ne tient plus au domicile de leurs parents, avec la hâte de savoir comment ça sera cuit, à Peau ou au beurre… Se marier, foi de tonnerre !… Ça n’est pas bien chez leurs parents? Paol prenait sa respiration. On aurait dit que c’était exprès que Tin Andro abordait cette conversation sur le mariage. Il n’y avait qu’à sauter à l’eau et, comme on dit en pays bigoudenn, nager ou se noyer. Il lançait donc une œillade complice au père de Mimi Andro, et il enchaînait : — En fait de conversation plaisante, tu as abordé là un sujet de conversation plaisante. Allons-y. Que dirais-tu d’un entremetteur de mon genre? Car, écoute, c’est bien mon avis aussi, ton héritière est en âge de se marier. Ele va sur ses vingt ans. Il faut comprendre le cœur des jeunes filles. — Mais oui, mais oui!
- Et moi, Tin, j’ai un gendre à te proposer, un gendre selon le cœur de Mimi. Devine qui ? Tin Andro avala le contenu de son verre d’un seul coup. Il se pencha par-dessus le comptoir, et décocha une bourrade dans l’épaule de son interlocuteur. Le contentement faisait vibrer sa voix, comme il questionnait : — Dis-moi qui sera le garçon d’honneur, et je répondrai.
- Moi, fit Paol.
- Bon! Tu prendras ton gros bouquin pour y chercher des devinettes plus astucieuses, fiston. Celle-ci est crevée. Tu peux garder ton forgeron.
- E h bien! Tu es attrapé. Qui t’a parlé de Joz Gouzien ?
- Bah! Le sucre te fond dans la bouche, comme à mes deux bonnes femmes, quand tu parles de ton grand flandrin.
- Tin Andro, vieux copain, écoute bien! Tu n’aimes pas ta fille.
- Paol Tirili, petit copain! moi, j’aime ma fille comme mes yeux.
- Non, Tìn. Tu aimes tes sous et ton orgueil. — Non, petit copain! Moi, je veux rendre ma fille heureuse.
- Que tu crois…
- Le Taureau n’est pas un mari du rang de Mimi Andro. — Parce que tu es riche.
- Non, parce qu’il est pauvre. Ça n’est pas pareil. Ça n’est même pas en mesure de nourrir une femme. Je t’ai dit mon opinion là-dessus, cent fois déjà. — Oh, mon corps! En voici un qui sait le prix des choses. Eh bien, espèce de radin que tu es, combien coûterait, à peu près, une petite forge, une enclume, une douzaine de fers à cheval, cinq ou six seaux, des casseroles, et quelques bricoles, enfin, de quoi acheter ou monter une forge et une petite quincaillerie? — Pas besoin de beaucoup de milliers de francs. — Je t’ai dit que tu n’aimais pas ta fille…
- Hein ?
- . Puisque, pour une malheureuse poignée de sous, tu la laisses pleurer jour et nuit, au point d’en perdre la santé. — Que me racontes-tu ? — Je dis qu’il faut faire confiance aux sans-le-sous, qui veulent travailler. — Suivant le cathéchisme nouveau, oui! Ah gast! ah gast! Je vais terminer ta phrase : « .. Et que les gens fortunés partagent leurs biens meubles et immeubles et leur argent entre leurs voisins. » « Sacré Paol! Te voilà devenu partageur à ton tour! — Ta fille, Tin, n’est pas une voisine à toi. C’est ta fille. Ta fille unique. Tes biens sont ses biens. Tu ne lui donneras jamais richesses plus précieuses, bonheur plus profond, qu’en lui accordant l’époux auquel aspire son petit cour de femme, et sa dot pour l’aider à monter son ménage et l’atelier de son mari.
- Qui est cet homme sans pareil?
- C’est un homme dont le corps et le cœur sont sains, en pleine force, et courageux au travail. Il a plus de valeur, sûrement, que tes sous.
- Qui est cet homme sans pareil ?
- Joz Gouzien, Tin Andro. Le patron du débit s’assit à une petite table. Il se bonheur. donna une grande claque sur la cuisse. Il ruisselait de oc Ça n’est pas pour te chagriner, pauvre vieux, proférait-il. Je t’ai connu fin comme crottes de renard. Tu n’es plus ce que tu fus. Depuis le début de la causette, je savais, moi, le paysan d’acier — car je ne suis qu’un plouc pour les mecs du gros bled — je savais que tu allais me proposer ton forgeron. «Tiens! la moitié et les trois quarts de la vile peuvent s’amener ici pour appuyer ta proposition, Tin Andro dira non. Et non! Tiens! J’aimerais mieux nourrir chez moi une couvée de bâtards !… Il s’interrompit net. Puis il se mit à rire, tout confus.
- L’héritière de Tin Andro enceinte, fit-il… «Quand je te dis que l’on tourne en bourrique à parler d e ton forgeron. Le débitant revint à plusieurs reprises sur le sujet. Il était ivre. — Enceinte, malheureux! l’honneur de la famille! Pauvre chère petite Mimi !… Je me fais honte à dire d’aussi vilaines bêtises au sujet de son honneur !… Je lui paierai un tablier neuf. Il avait les yeux humides. Paol ne soufflait mot. Il ne se sentait pas le courage de faire connaître la vérité au débitant. — Prends encore un verre avec moi, Paol, disait l’autre, en s’approchant avec le litre de vin blanc.
- Non, Tin, non! J’en ai trop pris! — Toi, du moins, tu es un garçon comme il faut, un grand copain à moi. Et intelligent. Instruit. Et tu n’es pas sans « un ». Tu ne te fâcheras pas, si je te confie mon idée aujourd’hui, puisque nous sommes seuls ici, Paol. « Tu ne sais pas qui serait un gendre selon mon cœur, à moi?
- Dis toujours.
- Toi! — Aïe ! m e s entrailles !… — Je sais!… Jani Dréo aux cheveux rouges!.. Donne Jani Dréo à ton Taureau, et tout sera dit! Ils vont bien ensemble en ce qui concerne leurs sous. Et, moi, Paol, je te donnerai Mimi Andro. Une femme, Paol. Paol Tirili se sentait envahir tout le corps d’une sueur froide. Il était oppressé sous le coup d’une indignation prête à éclater. Il proféra à l’intention du débitant, d’une voix lente et basse :
- Je n’attacherai aucune importance à tes propos, Tin; c’est ton eau-de-vie et ton vin blanc qui parlent. J’aime la boisson, moi aussi, mais ça ne m’empêche pas de surveiller mes paroles. Cependant, je ne veux pas te mépriser, provisoirement. Mais comprends bien ceci : tu te vantais tout à l’heure d’aimer ta fille Mimi comme tes yeux. Et, cependant, pour trois sous, tu donnerais, toi, son père, cette enfant-là, sans lui demander son avis, à un homme dont les poumons sont à moitié pourris!… Parce que cet homme a trois sous à son nom !… Tiens, tu me dégoûtes ! Le cordonnier jeta sur la table une pièce d’un franc. Et il partit sans serrer la main de Tin Andro. Rentré chez lui, fort mécontent de l’échec de sa mission, Paol descendit directement à sa statue. Il taisait encore grand jour. Le jeune homme était poussé par une force inconnue, et le désir d’en finir, à la fin. L’effigie se dressait là, face à lui, dans la clarté vermeille du soleil déclinant. Ses mains croisées sur le ventre, les doigts de pierre ciselés, elle se tenait droite sur sa base. La taille bien proportionnée, avec son “gilet » épousant strictement le buste, et son cou long et nu, son allure générale la faisait plus semblable à une Bigoudenn au galbe impeccable, qu’à ces images mélancoliques et long vêtues que l’on offre désormais à la vénération des fidèles. Le front avait été poli, et les deux joues avaient reçu les dernières retouches.Pour que le chef-d’œuvre fût parachevé, il restait à mener à bien le nez, la bouche et les yeux. Le nez était peu de chose pour un artiste aussi naturellement doué que Paol Tirili. Mais ce n’est pas sans une pointe d’appréhension qu’il se préparait à façonner les yeux et les lèvres de son rêve. — Le corps n’est que le corps, avait-il coutume de se dire. « N’importe qui, pourvu qu’il ait du métier, est capable de sculpter des formes puissantes, ou menues. Et vivantes même par la souplesse et l’illusion du mouvement. Mais sur les lèvres et dans le regard, brille la lumière de l’âme. Les aspirations de nos âmes. « Les graver dans la pierre, afin que nous puissions les avoir sous nos regards aussi longtemps que le cœur nous dira… « Aujourd’hui plus que jamais, après toutes ces déceptions qui s’abattent sur nous, tels ces vols de corbeaux, le soir, sur les bois de pins, nous avons besoin du sourire céleste de l’espoir en un avenir meilleur… A coups rapides et réguliers, le cordonnier martelait, de la pointe de son outil, le nez du visage virginal. Un nez exactement semblable à celui de Jani Dréo, au tracé droit, et partant exactement de la base du front. Mais l’artiste avait la tête pleine de distractions. Ses préoccupations allaient, surtout, à son grand copain Joz, dont il mesurait le souci, et à la grande désolation de Mimi, sa petite amie qu’il chérissait. Il en voulait aussi au cafetier, si stupidement buté, pour une affaire de trois ronds, comme disait Joz. «Une couvée de bâtards chez moi! Mimi Andro enceinte … Et le père imbécile riait. Ane aux longues oreilles! Il apprendra trop vite la nouvelle. Il va, à son tour, lier connaissance avec l’aigre potage de l’adversité. Il saura alors que ses sous ne remplacent pas tout. » Tak! Paol s’arrêta, son outil levé. Un coup de marteau donné trop rudement avait fait sauter le haut du nez de la statue. — Tonnerre de tonnerre! Du coup, elle aura un nez bigoudenn ! L’esprit de Paol avait vagabondé à la suite de ses réflexions. Et sa main avait mal dirigé l’outil. Jamais deux sans trois. Il était dit que Joz Taro devrait s’empêtrer, une troisième fois, dans les griffes des policiers de Rennes. Il ne s’était pas trop mal tiré, puisque sans dommage, de l’aventure du café de la rue Kéréon et de celle de Rozig-ar-Mager. Désormais partageant l’avis de Paol Tirili, il ne sortait plus guère de son quartier. C’était le plus sage, pour ne pas se prendre les pieds dans un filet. Journellement, en effet, il y avait accrochages dans tel ou tel coin de Pont-n’abad. Ce furent les enquêteurs de la police qui allèrent le relancer. Car, tels des chiens sur la piste d’un lièvre, les nez-fureteurs étaient toujours en action de chasse. Au Rozig, ils avaient fait parler Môn Kerviel, sa grand-mère.
- Cette hache vous appartient, tante? Oui! cette hache est à moi, avait répondu la vieille Bigoudenn. Les trois messieurs avaient souri avec aménité.
- Cette hache est bien lourde, tante, pour les bras d’une personne arrivée en âge, comme vous : un homme fort aurait du mal à la manier. — Oh! ce n’est pas moi qui casse mon bois… Et Môn souriait aussi, de bon cœur, de sa bouche sans dents, à ces étrangers, qui montraient tant de courtoisie envers une vieille bonne femme.
- … C’est toujours mon petit-fils Joz qui casse mon bois… Oui! Joz Gouzien, maréchal-ferrant, oui! Où il habite?… Au Pennkêr Névez, vers la chapelle de Lannvoc’h, vous le savez bien… Oui, juste à l’autre bout de la ville, sur la route de Kemper… Le Pennkêr Névez! Comme au Rozig, la population de ce quartier aux venelles étroites se compose de gaillards qu’il ne fait pas bon chatouiller, comme on dit, quand ils ne sont pas de bonne humeur. Là-bas, justement, au milieu de leurs grands ormes, se dressent les ruines de l’église de Lannvoc’h, dont la tour fut décapitée, voici trois cents ans, par ordre de Louis XIV: pour châtier, fut-il proclamé, les mauvaises têtes de ce pays. Il y avait déjà des mauvaises têtes dans ce pays, et qui refusaient l’obéissance. Sans doute, parce que, des lois, on ne leur donnait, comme aujourd’hui, que les arêtes… sans la chair du poisson. Alors on se battait, et les nobles et les fonctionnaires devaient se réfugier en hâte à Kemper. Joz Taro, à dire vrai, ne pensait guère aux événements du temps passé. L’épaule appuyée au chambranle de la porte de sa demeure, les deux mains dans les poches, il bayait au soir. Ça n’était pas un métier d’être sans travail depuis si longtemps. Il pensait aussi à la petite Mimi Andro. Le vieux Andro pouvait tempêter à en éclater, il reconnaîtrait, lui, Joz, le doux fruit de sa tendresse pour sa bien-aimée; il donnerait à l’enfant son nom, et il prendrait — ah ! certes oui — la petite Bigouden comme epouse, quand bien même ele n’aurait pour se couvrir qu’une chemise. Il avait de la force dans les bras pour nourrir trois bouches, et bien plus !… Tout de même! Elle ne pouvait durer toujours cette crise — maudite autant qu’incompréhensible — qui tenait les travailleurs dans ses griffes infernales. Aussi bien, le bruit courait depuis quelques jours que l’on embauchait des ouvriers en fer, là-bas, sur la rade de Brest, où l’on hâtait les travaux de la base d’hydravions du Poullmig. Ça valait la peine d’aller se présenter. Une auto, noire et brillante, débouchait de la venelle de Korantinig de la Métairie. Une auto de Kemper, sans doute. Près du chauffeur, se tenait Diaskorn, un des deux agents de ville de Pont-n’abad. La voiture stoppa brusquement, presque sous le nez du Taureau.
- C’est ici! fit Diaskorn d’une voix timide, en se tournant vers trois hommes assis derrière lui, au fond du véhicule. « C’est lui! » ajoutait-il, en désignant du menton le forgeron. Ce dernier n’avait pas bougé du seuil de sa porte. Mais quand il vit descendre les trois occupants de Pauto, il porta deux doigts à sa bouche, et lança un coup de sifflet. Puis un autre. Un coup de sifflet repondit, là-bas, quelque part, comme un écho. Puis, d’écho en écho, des coups de sifflet encore. Les inspecteurs de la mobile — car c’étaient eux — avaient regardé autour d’eux. M. Santini, Ritard et Yve Le Querrec étaient de vieilles connaissances. Pour les corbeaux! énonça le Taureau simplement. Répondant à une interrogation inexprimée de M. Santini, chef des deux autres.
- Vite, nous n’avons pas de temps a perdre! déclarait un commissaire, pendant que l’auto, que Diaskorn n’avait pas quittée, allait se garer au pied d’un talus caillouteux, en direction de la chapelle de Lannvoc’h.
- Nous sommes venus pour la hache, dit M. Santini à Joz.
- Ah! c’est pour ma hache! ça n’est pas trop tôt. Ça n’était pas utile de venir trois pour si peu. — Nous avons quelques déclarations à prendre aussi. — Vos papiers! — Vous dites ? — Oui! qui êtes-vous? de la part de qui venez-vous me rapporter ma hache jusqu’à mon domicile? Les trois inspecteurs durent — c’est la loi — exhiber leurs papiers avant d’aller plus avant. Ils étaient en règle, munis de la signature d’un juge d’instruction. Ils entrèrent. L’intérieur de la pièce éclairée par une fenêtre unique, était sombre. On y distinguait une vaste armoire et deux grands lits à rideaux. Gaïd Le Kor, la mère de Joz Taro, épluchait au bout de sa table les pommes de terre du dîner. C’était une veuve demeurée droite, en dépit d’années de travail sans relâche pour élever sa maisonnée. Elle se retourna en ouvrant de grands yeux. Sans un m o t . Deux des enquêteurs tenaient u n colloque animé, mais à voix basse, en regardant le Taureau en coin. L’autre enquêteur, M. Ritard, fouillait toutes les poches du jeune homme et lui tâtait tout le corps. — Vos poches sont bien légères, constatait le commissaire. Voyons dans l’armoire, les lits, partout. — Le tas d’ordures se tient au fond de la cour, grinça sombrement le Taureau. Il faut fouiller le tas d’ordures aussi. C’est une bonne cachette… — On ne plaisantera pas toujours… — Qu’y a-t-il à me reprocher? Et pourquoi, une fois encore, avez-vous emporté ma hache? C’est alors qu’intervinrent les deux autres fureteurs. M. Le Querrec prenait le bras du Taureau. — Tourne-toi vers le jour, tu veux? Le Taureau présenta son visage à la fenêtre. Le regard de M. Santini et Le Querrec eut un éclair de triomphe.
- C’est lui! s’exclamèrent-ils en même temps. C’est lui, pas d’erreur possible.
- Boule de putain de tonnerre! éclata le forgeron. Je n’apprécie pas qu’on vienne faire le guignol avec moi, chez moi. Qu’est-ce que vous voulez ? — Celui qui frappe oublie, peut-être. Celui qui reçoit le coup se souvient, disait M. Le Querrec. Votre coup de pied à mon postérieur, à Rozig-ar-Mager, a de la valeur, cher ami. Une grosse valeur, et qui va vous rapporter des intérêts. Mais, cette fois, ce n’est pas la puissance de « Gwenn-ha-Du » qui vous arrachera au filet de la police. Nous y sommes, dans ce filet. Le Taureau, stupéfait, s’était assis sur le banc, le dos appuyé au rebord de la table. Il lâcha entre les dents : — Ils me font tartir avec leur Gwenn-ha-Du. Est-ce que je sais, moi, ce que c’est que votre Gwenn-ha-Du ? — …Comme tu ne sais pas qui sont les bouchers du grand café de Kerné. Réponds! M. Santini s’était rapproché brusquement de Joz et le regardait en plein dans les yeux. Celui-ci se leva tout droit. Il soufflait. — Si vous tenez à votre vie, éloignez-vous … ” Hé là! ma mère!… Ah! non!… Galvauder les bonnes choses?… Pendant ce bout de conversation, Gaïd Le Kor avait mis la cafetière sur le feu. La Bigoudenn avait disposé sur la table des bols pour les trois messieurs et pour so fils, puis les petites cuillers et le sucre. C’est la coutume, quand on reçoit des visites. Sa mère emplissait les bols, quand l’arôme tiède du café toucha l’odorat du Taureau. Reprenant les bols, il en reversait le contenu dans la cafetière. Sa respiration se faisait comme le vent.
- L’Ankou ’ n’est pas dégoûté puisqu’il ne chie pas sur ça !… Sa mère fut atterrée. Car son fils poursuivait : — Des menaces à moi, chez moi !. Malédiction de ma vie !… La pauvre femme put rassembler les quelques mots de français qu’elle connaissait, pour supplier : — Mon fils vous tuera, si vous ne partez pas. L’avis était inutile. Les inspecteurs de la police ne sont pas inutilement têtus. Ils ont le temps. — Allons, allons, faisait M. Ritard sur un ton conciliant. Il ne faut pas vous emballer pour rien. — Je suis breton, moi aussi, ajoutait M. Yves Le Querrec. Je sais bien le breton, comme toi. Ce que nous te demandons, nous le demandons à dix et vingt autres… Être interrogé par nous ne signifie pas etre coupable… D’ailleurs, l’indignation que tu manifestes nous prouve que le juge d’instruction a fait une erreur sur ton compte… Une cigarette ? L’autre ne se calmait pas. Il avait les yeux tout blancs. Ses mains faisaient peur, ses mains d’hercule qu’animait un mouvement fébrile. M. Ritard s’assit à table et griffonna quelque chose sur son calepin. Il déchira le feuillet et le donna à Joz. Celui-ci lut : — Prière à monsieur le Commissaire de Police de Pont-n’abad de rendre sa hache à son propriétaire, M. Gouzien Joz, forgeron au Pennkêr Névez. — C’est fini, continuait M. Le Querrec. C’est-à-dire qu’il faudra que tu nous donnes une signature pour notre rapport. Car, comprends-tu — il s’excusait, en somme, avec un petit sourire — c’est notre métier. Il nous faut remplir des pages pour prouver que nous travaillons… rassembler des témoignages…
- Hon! grogna le forgeron. Au revoir! en attendant. Les trois messieurs se retirèrent en soulevant leur chapeau à Joz Taro et à sa mère. Joz avait remis sa casquette comme il faut, il serrait d’un cran la ceinture de cuir de son pantalon. M. Le Querrec se retourna sur le pas de la porte.
- Ah! j’avais oublié. Monsieur Gouzien, s’il vous plaît… Le forgeron s’avança :
- Haut les mains! — Judas !… Un « oh » prolongé s’éleva sur la chaussée. La foule s’était, en effet, amassée devant la maison. Elle reculait lentement. Du même mouvement rapide, les trois inspecteurs avaient tiré leur revolver. Ils ajustaient le cœur du Taureau, à bout portant. Ce dernier serrait les mâchoires, à en faire grincer ses dents dans sa bouche. Il leva les bras.
- Soyons sage, camarade! et calme. Ça ne vaut rien de faire la bête. Donne ta main droite!… Tu vois ?.. Ça n’est pas difficile. Le forgeron s’était fait prendre le poignet droit dans un petit cercle blanc auquel attenait une longue chainette. De l’acier. Et le petit cercle blanc avait le bord intérieur dentelé comme une scie.
- Allez-vous-en, les corbeaux! plaisanta alors M. Le Querrec, à l’adresse de la foule des Bigoudenn et des samins, et il entraînait au bout de la chaînette d’acier Joz Taro, vers la voiture automobile. Gaïd Le Kor était venue sur le seuil de sa porte. Elle poussait des clameurs à faire pitié :
- Ils emmènent mon fils en prison !… Joz ne prononçait plus un mot. Il s’assit au fond de la voiture, entre ses gardiens. Diaskorn regardait d’un autre côté.
- Direction de Kemper, ordonna M. Ritard. Dépêchons ! « Oui! expliquait-il avec enjouement. On ne peut guère causer ici, il y a trop de curieux… La voiture démarra dans le bruit et la fumée, par l’étroite voie tortueuse. Les trois inspecteurs étaient contents, ils avaient envie de bavarder : — Tu vois? disait M. Santini. Il ne faut jamais jouer au plus malin avec la police… — Tu as un beau coup de sifflet pour rassembler la compagnie, admirait de son côté M. Le Querrec — le Judas, comme l’avait appelé Joz — tu as vu comme tes corbeaux ont rappliqué : il y en a plein la rue… Enlevez-vous, les corbeaux !… « Qu’y a-t-il?… La voiture avait freiné à bloc en s’engageant dans un coude. La voie était barrée devant elle par deux charrettes, roue contre roue. Des jeunes gens étaient innocemment assis dans les véhicules. Ils firent aux occupants de l’auto un petit salut railleur de la main.
- Demi-tour! fit M. Ritard. Et pleins gaz! La voiture repartit en marche arrière, cherchant une autre sortie. Ce n’était pas chose facile, car le chemin n’était pas large, et il fallait se garder de la foule qui devenait de plus en plus dense. Les pierres et les mottes commençaient à pleuvoir sur la carrosserie, les huées se multipliaient. La rue de Lannvoc’h était complètement bouchée, et sur la chaussée on avait semé une quantité invraisemblable de tessons de bouteilles. La Lêur-Gêr-Geor, naturellement, autrement dit la Place aux Chèvres, était également barricadée. La voiture tenta un dernier essai par un sentier tout en détours, profondément encaissé entre des talus broussailleux, et qui menait vers les champs. Barré comme les autres. Mais là, on avait tiré de leur étable — les rendant complices, sans leur demander leur avis
- deux vaches et une chèvre. Les bêtes étaient à l’attache contre une roue de charrette ruminant l’herbe de leur pâture et filant de la bave sans penser à mal. Lentement, lentement, la voiture cernée regagna la rue de Lannvoc’h. Toutes les ruelles, toutes les venelles et les passages de charrettes avaient été traversés de murailles de véhicules, et de barrières hétéroclites. — Les corbeaux sont dans le sac, annonça Joz alors entre les dents. La police n’a pas à jouer au plus malin avec… — Avec quoi, âne ? hurla Le Querrec, qui commençait à s’énerver. Le prisonnier éclata d’un rire soudain, à une idée qui venait de lui passer par la tête :
- Cette fois, Bon Dieu! c’est bien la main de Gwenn-ha-Du !… Et le Taureau riait d’un grand rire, à pleines dents. Un petit coup frappé à la portière de la voiture appelait l’attention des inspecteurs. Un jeune homme d’environ vingt-cinq ans priait d’ouvrir. M. Santini abaissait la glace, et, en même temps, tirait de sa poche son revolver. M. Ritard et Le Querrec en faisaient — Alons! braves gens! disait le jeune homme; vous ne verseriez pas le sang des chrétiens !… braves gens ! « C’est un crime que de tuer; être tué est bien pénible aussi, La vitre arrière de la voiture tintait avec un bruit clair: des garçons s’amusaient à picorer la glace du bout d’acier de leurs pistolets. — Descendez! ordonnait le jeune homme. Plusieurs détonations retentirent autour de l’auto. Une invite à se dépêcher? Histoire de s’amuser? Les inspecteurs avaient compris. M. Santini glissait à l’oreille de Diaskorn : — Vous, au téléphone, en vitesse ! Diaskorn, la porte à peine ouverte, se faufila, trottemenu, l’échine courbée, telle une souris effrayée. Les trois messieurs descendaient à leur tour, l’un tenant toujours la chaînette d’acier qui joignait la menotte dentelée de Joz Gouzien. La multitude se refermait sur leur groupe. Diaskorn s’était dirigé vers les charrettes qui barricadaient la rue au nombre de quatre. Il en mettait un bon coup, le pauvre homme, à traverser la barricade, à quatre pattes, quand il fut arraché par les deux épaules. Tel un navet de la terre. — Tiens! c’est toi, Nez-Lichoux… Nez-Lichoux était un sobriquet qu’on avait collé à Diaskorn, pour sa dilection bien connue pour les spiritueux. — Tu as la diarrhée, Nez-Lichoux? Et les jeunes gens riaient en chœur. Mais Diaskorn ne riait pas. Il était vert. — Oui, j’ai la diarrhée! Et la frousse, en plus. lIs sont tous devenus fous. Il faut que j’aille téléphoner, tout de suite. — Minute, une minute!. Tu boiras bien un petit quelque chose, pour te remettre le cœur en place.
- Ouais! pour que je perde ma place! Place, vous, ou je fous vos noms sur le cahier du commissaire..
- Vieile oie! Tu ne vois pas que c’est la Révolution?… C’est nous les maîtres…
- Révolution, Mon Dieu ? Révolution ?. Et l’ordre et la loi ?… Diaskorn, ainsi que tous les flics des petites villes bretonnes, avait comme occupation la plus sérieuse jouer à faire peur aux vagabonds et aux galopins, et emmener les poivrots, des copains bien souvent, à leur domicile, ou au violon, si la cuite dépassait la mesure. Son rôle consistait encore à porter des plis en ville de la part de M. le Commissaire de Police, ou de la part de la mairie. Ça n’est pas tuant, ni pour le corps ni pour l’intelligence. Pour bien s’acquitter de ces fonctions, on ne requiert pas la finesse. En tout cas, pas plus que n’en avait Diaskorn. Il suivit les jeunes gens au débit de Chann Le Vilouri, le plus proche, pour boire un verre et obtenir de plus amples renseignements sur la Révolution. Mais, en pleine conversation, l’homme se remit à verdir. — Il n’y a pas à tortiller, fit-il; il faut que j’y aille !… Et, prétextant le mal au ventre, il s’esquiva, sans son képi d’agent. Pour faire son devoir. Pauvre Diaskorn. Les garçons l’avaient suivi. Ils clouèrent une planche en travers de la porte des w.-C.
- Chie! Nez-Lichoux! Chie!… Prends ton temps à téléphoner !. Autour de la voiture automobile, les coups de feu continuaient à crépiter, vers le ciel. Et le chef écouté des gars du Pennkêr donnait ses ordres, d’une voix sans rudesse : — Vos revolvers, s’il vous plaît! Ils sont dangereux. et ne peuvent vous être utiles. Les trois inspecteurs s’exécutaient. Sans mot dire. Ce n’est pas la première fois que ce genre d’incident les surprenait. L’essentiel était de garder son sang-froid. — Lâchez votre prisonnier, s’il vous plaît ! Et M. Le Querrec lâcha la chaînette d’acier. — La clé, s’il vous plaît! Et l’inspecteur livra la clé. Tandis que l’homme du Pennkêr s’en servait pour rouvrir la menotte dont les pointes avaient pénétré dans le poignet de Joz. Taro, M. Ritard et M. Santini tiraient à leur tour de leur poches, toujours sur l’invite de l’homme de Pennkêr, d’autres menottes. — Merci, messieurs! remerciait l’autre. Il leur tournait le dos, entraînait rapidement le forgeron dans la foule… — Viens, Joz!… — juste comme une vieille Bigoudenn se trouait, armée d’un balai, un passage jusqu’aux trois policiers.
- Tenez, ordures! tenez, fils de Cain! glapissait alors Gaïd Le Kor. Et la mère de Joz Taro abattait, à toute volée, son balai sur la tête des trois inspecteurs. Elle avait suivi, armée de son balai, la voiture qui emmenait son fils en prison. M. Le Querre, touché brutalement, recula, puis revint pour essayer de désarmer l a vieille femme exaspérée. Il avait eu très mal Mais cette dernière ne voulait pas lâcher son balai. Elle résistait. Bientôt elle trébucha, et tomba sur ses genoux. En se relevant, sa socque se prit dans son tablier. Cette fois, elle fit une vraie chute. — Sale peste! clamèrent des voix… S’en prendre aux vieilles femmes! Faire mal aux pauvres gens! C’est une honte… Gaïd Le Kor criait de toutes ses forces. Elle s’était Du coup, la co sur une cailou pose déchaîna pour de bon. Les trois inspecteurs regardèrent autour d’eux. Que de visages hostiles ! L a bastonnade! Sus aux sales bêtes ! clamaient les femmes. Et l’une, Filo la Blanchisseuse :
- Arrachons-leur leurs pantalons…
- Pour leur fouetter le cul.. ponctua Lij la Louche. — Aux orties, décidait Filo; une fessée aux orties. Le peuple ravalait ses rancunes depuis des mois. Elles éclataient aujourd’hui, avec une violence aussi soudaine que féroce. Celles des femmes, surtout. Les Bigoudenn sautaient sur les fonctionnaires de la police. Les Bigoudenn ne sont pas manchotes. Le temps de faire ouf! elles avaient déculotté les trois messieurs. Les boutons en sautèrent. Les gamins n’avaient pas été plus longs à rapporter des champs voisins des poignées d’orties. Et que je t’astique les fesses nues des messieurs avec la plante-qui-brûle… .. Une lessive à la mode nouvelle, que l’on rinçait !… Pont-n’abad rendait à sa façon aux serviteurs de l’ordre une petite partie des avanies que ceux-ci lui faisaient supporter, depuis le début de la Grève. Les trois commissaires, tels trois bouchons, roulaient, tanguaient, se perdaient sur les lames de l’exaspération bigoudenn. … Les mains dans les poches, les jeunes gens assistaient à la correction. C’était leur tour de rire.
- Ils auront le cul fâché avec leurs chaises pendant huit jours au moins! confiait Per Le Rouz à Hervé Gouletkêr. Soudain les coups de feu se multipliaient. Un grand cri s’éleva :
- Les gardes ! les gardes !… Tout le monde, prenant ses jambes à son cou, s’enfuit à la débandade. Les trois inspecteurs demeurèrent au milieu de la rue, les fesses toutes rouges du venin des orties, le visage tout pâle de douleur, de rage et de honte. Leurs pantalons avaient disparu. Mais les gardes, s’ils menaient grand tapage, n’accouraient pas à leur secours. Ils avaient trouvé de la résistance devant les barricades de charrettes. Ils avaient assez à faire, en dépit des crépitements redoutables de leurs armes à feu, à maîtriser leurs montures et à se préserver les yeux des mottes, des cailloux, des tessons qui les bombardaient. La nuit était noire et silencieuse, au bout du pont, à peine piquée par l’éclairage falot des lumières électriques, au long de la rue au pavé irrégulier. Le calme après la tempête. Depuis que les défenseurs de l’ordre étaient descendus en ville avec leurs grands chevaux, et leurs fusils, chacun se ramassait dès les premières ombres. Tout en marchant, le frère de Jani Dréo reprochait à Paol des propos contradictoires : — Prendre le parti des chiens de garde, quand toi-même tu as subi tant d’emmerdements de leur part! — Oui! exhalait Paol. Les chiens, comme tu dis, font leur métier. Ils sont nés — et payés - pour mordre, chasser, et protéger leurs maîtres. Voilà ce que font les gardes. Le chien n’est que le chien. Mais les maîtres des gardes… Ce sont nos maîtres… Les maîtres des lois. Ce sont eux la cause, si ça ne va pas.. Il y aurait de l’ordre, s’il y avait du travail et du pain, c’est-à-dire des lois raisonnables. Il termina, entre les dents : — Foutre en l’air ces maîtres-là, pouvoir être maitres chez nous, à la fin… Mais comment faire?… Leurs chiens montent bonne garde… von Dréo, arrêté devans les porte de l’hospice des vieillards, regarda Paol dans les yeux : — Il faudra pourtant aboutir, et trouver le moyen d’insuffler même par la crainte, de la bonne volonté au cul du gouvernement… Il faudra même faire vite, si l’on ne veut pas que toute la ville creve. La guerre ou l’espoir ça ne nourrit pas. En dépassant la maison d’angle du pont, les deux jeunes gens reçurent en plein visage une bouffée d’air frais, surgie de l’étang. Leurs oreilles se remplirent du grondement des eaux de l’écluse. La nuit était délicieusement calme. Là-bas montait et descendait avec régularité dans le firmament, de droite à gauche, le balai tournant du phare de Pen-Marc’h. Venant de la direction de Kemper, avec un grondement de tonnerre sur les pavés disjoints, six gros camions automobiles, se suivant à la file, les dépassèrent. — Ça alors! fit Dréo. Ça alors !… Il en tira les mains des poches pour regarder. Les véhicules contenaient des gardes. Les casques de ces derniers avaient de vagues reflets dans l’obscurité de leur abri. Ils se dirigeaient vers le centre de la ville, par la cour du Château.
- Quand je te le disais, fit Paol. Il y aura bientôt plus de gardes en ville qu’il n’y a de grévistes… Les deux jeunes gens continuèrent leur marche sans plus dire un mot. Ils regardaient les eaux noires de l’étang. Au coin du Grand Moulin, un autre véhicule automobile, qui descendait, lui aussi, de la direction de Kemper, stoppa à leur hauteur. Il était plus petit que les autres mastodontes, mais entièrement bardé de fer. Un petit char de combat, avec des mitrailleuses. Le conducteur, casqué, lui aussi, de l’engin, allongea la tête par une espèce de lucarne : — Hep! s’il vous plaît! Vous n’avez pas vu des camions passer ? — Si! répondit Ivon Dréo. Et aussitôt : Vous n’êtes pas en retard pour la moisson.
- Par où sont-ils passés? demandait l’homme au casque. — Longez les quais, tout droit, à gauche, faisait Paol, vivement, en montrant le port. Et le char de guerre partit par les quais, vers le chemin de halage. C’est-à-dire un cul-de-sac, au pied de Kératur, là-bas, avec la cale Ferreg et la mer sous ses roues . — Et maintenant, Youenn, conclut-il, cavalons roupiller. Il se mit au lit, dès en arrivant. Le sang lui bourdonnait aux tempes. Car il s’était essoufflé; le sommeil était long à venir, quoiqu’il tint les yeux fermés. Bien sûr, ça n’est pas tous les jours que l’on pouvait faire une petite fête aux dépens de la Vermine. Mais il s’était, pour sa santé, trop attardé cette nuit dans les débits de boissons. Il devait convenir, aussi, maintenant que s’apaisait l a surexcitation de la bagarre, qu’il s’était trop dépensé à harceler, la journée durant, les patrouilles policières. Il passa la main sur son front brûlant. Exterminer! On devient cruel ! Impitoyable pour des chrétiens qu’on ne connaît ni de loin, ni de près, et qu’à tout prendre, on ne hait pas. Impitoyable pour des pères de famille. Car les gardes comme les autres chrétiens ont femmes et enfants à les attendre à leurs foyers. Oui, mais voilà, ce sont des gardes. Nos adversaires, impitoyables, eux aussi, pour le moment, il n’y a pas à discuter. Et qui mordent, quand ils peuvent. Comme le chien est hostile à tout étranger qui s’aventure sur les propriétés de son maître. «Des chrétiens, les chiens de garde? disait Julig. Non, des cochons baptisés, et pour les foutre en l’air, une mitrailleuse, hop et hop ! Taratatak! » « Oh, tatata, Julig à la tête frisée, objecte l’homme sensé. Il n’y a rien de bon à espérer de frictions avec les gardes à cheval et la police, tant qu’ils seront au service de la loi. Comme il fait chaud. Taktaktak! » Le cordonnier ouvrit brusquement les paupières. Il s’était à moitié endormi, sans s’en apercevoir. Il était en nage. La chambre était plongée dans une obscurité complète. Le silence était absolu. Mais toujours, sous son crâne, ce bruit de chaudière en ébullition. Il se retourna sous ses couvertures, et referma les yeux. — Ça ne va pas mieux, si je me mets maintenant à entendre la chanson des mitrailleuses! Tel un type qui délire! Ge n’est pourtant pas mes coups de marteau que j’entendais. Je ne pourrais frapper des coups aussi rapides et réguliers sur ma statue, non plus que sur les semelles des souliers du client. Sur ma statue ? Sur mes semelles? Nous sommes en grève. Et qui diable se mettrait martel en tête avec de pareilles bagatelles, quand chantent les mitrailleuses, et que leurs balles vous sifflent aux oreilles. Ça sera assez tôt, si nous sommes encore en vie, de reprendre nos outils, quand la paix aura été signée. Tu dis vrai, Julig. Les mitrailleuses sont arrivées en ville et les chars de combat. Nous sommes en guerre. Guerre entre les défenseurs de l’Ordre et nous, les ennemis de la Loi. Mais ce n’est pas nous qui possédons le matériel-à-tuer-le-monde. Tu n’as pour toi que ta grande gueule. Une bele arme, je te le dis, contre les mitrailleusesdes défenseurs de l’Ordre. Suivant que tournera la plaisanterie, il y aura en ville, sang, meurtre, et boucherie. Notre sang, bien sûr. Nous devrons nous soumettre et crever sans nous plaindre. « Crever sans rouspéter? Merde, tiens! Julig Stéfan ne crèvera pas sans cogner coup pour coup. Ah ! avoir des armes aussi, et tirer, et fiche en l’air, nettoyer d’abord le terrain des chiens qui protègent la Loi, sous le couvert de maintenir l’Ordre, et pouvoir fabriquer des Lois qui conviennent aux Bretons! Résister à la force par la force ou par l’adresse. Cogner sans recevoir la riposte! Oui! Savoir se garder ! Justement je n’ai pas apporté ma pelle pour que je me creuse un abri. Je ne puis rester à découvert pourtant sous cette fusillade ou je vais être transformé en écumoire. Donne-moi ta bêche, Joz, donne-moi ta bêche. Ça fait longtemps que je n’avais pas eu si chaud. Je suis trempé de sueur. Guerroyer contre les Bicots du Maroc, te rappelles-tu, ne nous en faisait pas voir comme de faire l’assaut de la Loi, à travers ses rangées de gardes. Oui, mais, là-bas, c’étaient nous les soldats de l’Ordre. Et les Bicots, puisqu’ils n’étaient pas civilisés, ni capables d’administrer leur bien, remerciaient Dieu de nous avoir reçus. Cause toujours, disaient ces jolis, et tu auras chaud à la langue. Rentre-leur dedans! Taratatatak… et boum… et boum.. Ah ! les salauds… ils ont aussi des canons, ma chère! A la bonne heure ! Ce cochon d’Abd-el-Krim nous a ménagé une réception tout ce qu’il y a de cordial. Quel bal à faire danser les bienfaiteurs du Maroc! Trafalja la moukère. Ah ! pas bon bezef le bal à Marin-Kech! Pourvu que la terre ne s’effondre pas sous les pied des danseurs! Creusons, creusons des tranchées! Nos tombes, peut-être! Que dis-tu, Joz? Qu’il n’est que trop mou, le sol ? Ça, alors, ça! Je n’en reviens pas! C’est de la pluie, une pluie tiède et du tonnerre et des éclairs. Je me croyais, mon pauvre vieux, sur le champ de bataille en train de me bagarrer avec des Bicots vêtus en Gardes Mobiles. Tu parles d’un rêve ! « Maintenant je comprends pourquoi le sol se dérobait sous mes pieds… Et il est mou. Tant que l’océan ira et viendra sur elle, la vasière ne se durcira ni ne fera de croûte. Au contraire, elle s’amollira, se transformera en « vase mouvante» où tu t’enfonceras jusqu’aux cuisses.. davantage. Jusqu’au cou, si tu restes en place. Avance! Avançons ! « Ne tremblez pas, Jani, mon petit oiseau. Pas de crainte à avoir avec moi. Il est très bon que vous vous soyez fiée à moi pour traverser la vasière. Je vous porterai jusqu’à la Maison Blanche, là-bas, sur le roc dur. Gentiment, sur mes bras, telle une poupée. Ne me serrez pas trop le cou, tout de même, que je puisse respirer. Car quelle chaleur étouffante ! Infâme pluie ! Je serai mouillé. Mais l’eau fera du bien aux salades de Lij Gloagen. Tout de même, nous aurions été aussi bien à l’abri. Le bourbier suffisait. « Ces éclairs m’éblouissent; les coups de tonnerre me rendent sourd; la pluie m’aveugle. Joz, mon petit vieux, attends-nous. Sacrée Jani, je n’aurais pas cru que votre petit corps de jeune femme pouvait être un fardeau. Joz! Il s’est carapaté avec sa mignonne. A chacun son fardeau, chacun de son bord, c’est la loi de la vie. Paol! Paol! Paol! D’où vient l’appel? Voyez-vous la côte, Jani? L’horizon est noyé dans la pluie et les ténèbres de la nuit noire aveugle. Et la vasière est molle, trop mole. Il faut, et il urge, que nous nous tirions les pattes d’ici. La mer qui monte, Paol! Encore! Qui clame mon nom? La mer montante enfle la voix au-delà des iles. Très bientôt, elle sera là, elle recouvrira la vasière. Paol! Oui, je ne suis pas sourd, bon Dieu! Oh ! oh ! je suis ici. Tiens, c’est derrière moi ! Le bateau échoué sur la vase. Nous n’avons guère fait de chemin. Nous avançons comme des limaces sur des feuilles de choux. Compliments, Cochon de Mer! C’est un tour rigolo que tu nous as joué là! C’est bien un tour rigolo que t u nous as joué là! C’est bien marrant d’avoir égaré, à marée basse, tes copains, sur ta solitude limoneuse. Te rapporter le trésor que je porte sur mes bras? Ah ! que non, long escogriffe; cesse de gesticuler des bras, et laisse en paix les rides de ta face de macaque. Va chanter tes chansons à ton vieux copain, oui! oui! à la pierre levée de Penn Laouig. Tu fais peur à la pauvre Jani. Et ne vois-tu pas accroupi au pied du mât de ton bateau, l’autre figure d’augure de mort avec sa barbe à poux, et son crâne sans cheveux, et son revolver? Celui-là aussi emporterait bien mon fardeau. Mais mon fardeau n’est pas pour nos râteaux ébréchés. « Allons, Jani, allons, âme de ma statue, vers le rivage, et les bois de pins sur la colline, dont il sera si doux d’écouter le murmure dans le vent, au-dessus de nos têtes, dans le refuge de la Maison Blanche. Allons. C’est chose étonnante, en vérité, et une merveille, ce qui nous arrive. Moi, nu comme une grenouille, au centre d’une vasière sans limites, mes jambes dans la boue qui me happe plus haut que le genou, et portant sur mes bras la joie et la fierté de mon esprit, vous, ma Bigoudenn, si somptueusement vêtue de velours luxueux, vous, dont le féminin visage est si beau, si pur, sous votre coiffe si droite, si blanche, si finement brodée. Non, Jani, je ne vais pas vite de l’avant; je m’essouffle, je l’avoue. Vous pesez lourd, c’est étonnant; n’importe! Livré à moi-même. Sans une tromperie, sans malentendu possible nu. Sans tricher. Seul, je te porterai, seul, au havre du salut. Tout seul. Il y a des chosesdans la vie où nul ne peut vous venir en aide. Un rêve, surtout. Joz Taro? Hélas! Il a, sur les épaules, plus qu’il ne lui faut, de chagrin et de souci, au sujet de sa petite souris. Celle-ci, non plus, n’est ni grande ni lourde, et cependant les épaules de colosse de Joz en fléchissent. Et que ferait-il avec sa force de cheval, mais brutale, pour ciseler dans la pierre dure vos lèvres, Notre-Dame des Carmes, et l’éclat céleste de vos yeux? Expression de ma foi en l’excellence de la vie. «Il ne faut pas muser en route. Marche toujours, Juif errant. « Mais vous, Jani, je ne puis rien faire sans votre aide, soleil de mes yeux. Parlez-moi. Le sourire de vos yeux, Jani, le sourire de vos lèvres. Oui! vous seriez une charge pour un homme robuste. Mais, ne vous tenez pas si raide. Vous êtes le modèle de la statue, certes; mais vous n’êtes pas la statue. Sculpter dans la pierre la douceur de vos lèvres et de vos regards. Finir? Être déchargé. Arriver. Lourd. Ah! je le savais. Vous vous teniez trop raide. C’est vous, Notre-Dame des Carmes, que je transportais à travers l’abîme mou. Non pas le corps tiède et flexible d’une jeune femme en sa fleur. Une statue rigide, sans yeux et sans bouche, une pierre sans âme, donc, et jusqu’à ce jour, sans sourire. Lourde sur mon sein comme un cauchemar. Allégez votre poids, ô mère de Dieu, et faites que se durcisse le sol sous mes pas. Ou j’étoufferai avant d’atteindre le rivage. Avance, avance, ou tu t’enfonceras dans la vasière. M’étais-je trompé? Non. Le fardeau n’outrepassait pas mes forces. Écoute les oiseaux de mer. Leurs ailes sont noires Des augures de mort ? Sainte Marie, poids désolant, chose vaste, pierre rude et informe, je te connais, fardeau écrasant, tu es le menhir de Penn-Laouig, je m’en aperçois maintenant. Tu n’es pas mon rêve, tu ne m’es rien, qu’un fardeau, un fardeau de plus et trop lourd pour moi. Lâche-moi ! Lâche! Ah! la charge de la cavalerie du flot. Avancer ! J’enfonce dans la vase, dans la boue collante et sale. Les oiseaux noirs. Avoir des ailes. Mère! Profond. Étouffer. Mère! » Paol Tirili s’était réveillé avec des yeux agrandis par l’horreur. La lumière était allumée. Penchée sur son oreiller, Lij Gloagen essuyait, avec une serviette blanche, la sueur qui perlait au front de son fils, et sa bouche. La cordonnière était en chemise de nuit. Paol la regarda avec des yeux vitreux. Il avait le corps tout engourdi. Fondu. Il put discerner sur la serviette de petites taches noirâtres. En tournant la tête, il constata sur l’oreiller, qui était tout blanc quand il s’était mis au lit, une autre grosse tache noirâtre : du sang. Il avait dans le palais un goût fade. Sa gorge émettait un râle. Puis l’ampoule électrique du plafond, sa petite armoire, son miroir, son agrandissement photographique en soldat, accroché au mur blanc, sa mère, tout se remit à tourner, à tourner. Le sang jaillit à nouveau, en bouillons pressés. — Paol, mon petit garçon! Paol !… Paol !. — Compliments ! disait M. Kerdraon, en pénétrant dans la chambre du cordonnier. Celui-ci se trouvait sur son lit, immobile, les oreilles amincies, et les yeux profondément enfoncés dans leurs orbites. Ils paraissaient très grands. Il répondit à la salutation en fermant et rouvrant les paupières. Le curé de Pont-n’abad, que son grand vicaire, M. Abgrall, accompagnait, avait fait le tour du jardin, pour faire plaisir à Lij Gloagen, et entendre par le menu des nouvelles de son fils. Ces nouvelles n’étaient pas fameuses. Il était urgent de rappeler au malade l’existence de son âme chrétienne. Mais le garçon était susceptible. Suivant son humeur, il enverrait aussi bien les deux prêtres promener, eux et les secours de la religion. En contemplant la statue, M. Kerdraon avait trouvé, brusquement, le joint pour aborder le sujet. Il commencerait par complimenter l’artiste pour son travail. Le reste suivrait. Les deux prêtres et la Bigoudenn avaient fait un arrêt devant la pierre sculptée. Elle était belle, debout sur son socle de cailloux que les fleurs de mai revêtaient. L’on voyait que l’artiste ne fréquentait plus les lieux, depuis un certain temps. Les liserons nouveaux avaient atteint les genoux de l’effigie. Celle-ci avait du galbe : jeune et mince. Seules restaient à parachever dans le visage la bouche et les yeux. Monté dans la chambre, le vieux curé souriait, pour prouver ses excellentes intentions. Il soufflait aussi, car il avait fourni un réel effort pour grimper les escaliers. M. Abgrall avait dû lui donner un coup de main. Le prêtre était devenu tout voûté par les ans. Sa tête blanche dodelinait dans un tremblement perpétuel. Mais l’œil était resté vif. — Compliments! fit-il à nouveau, s’adressant à Paol. Tu avais du talent… Je voulais dire, tu as du talent. Un coup d’œil que le malade lui avait lancé, l’avait freiné, dès le début. —Je sais, se repêchait M. Kerdraon, que tes joues ne nous offrent plus ce hâle du plein air, comme naguère. Mais tu es en pleine jeunesse. Tu ne te trouves pas, comme moi, sur le déclin. Et les médecins possèdent, au jour d’aujourd’hui, des remèdes merveilleux et la guérison. Même sur le bord de la tombe. Un sang tiède parcourra ton corps à nouveau. N’est-ce pas, Paol! Il faut garder confiance. Paol eut une quinte de toux sèche. — Confiance?… comme le chien du curé de Pornaleg.
- Comment, Paol? De sa lippe, le malade fit une réponse qui pouvait signifier : « Rien, Monsieur le curé, je n’ai rien dit! »
- Et tu pourras te remettre à ta Vierge Marie… Tu as presque atteint le but… Ce serait une erreur, Paol, et déplorable, que d e rester en panne, désormais… Tenir ses promesses, Paol. Il faut tenir ses promesses. Tu le feras. « Mais c’est moi qui supporterai la déception. » Une interrogation s’alluma dans le regard de Paol. M. Kerdraon avait croisé les mains sur l’ample ceinture noire de sa soutane. La main supérieure tapotait à petits coups lents le dos de l’autre main. Les deux mains dans les poches, M. Abgrall se tenait derrière son curé, promenant son regard sur les murs de la pièce. Un grand miroir, la photo agrandie du cordonnier en militaire, et quelques gravures. Il n’y avait pas abondance d’attributs religieux. Les lèvres de M. Abgrall exprimèrent une muette désapprobation. M. Kerdraon parlait : — Hélas! oui. Les rhumatismes me tuent. Les membres bien entendu, les membres. La moelle de mes os. Il est plus que temps que je dételle, pour faire la place aux jeunes, et me retirer parmi les vieux chanoines, pour me reposer à l’ombre des flèches ajourées de saint Korantin béni… Ce n’est pas sans mélancolie, Paol… Je ne verrai pas ta Notre-Dame des Carmes avec l a joie d e s a Jeune Maternité fleurissant dans son regard et sur ses lèvres… « Ceneau chant des hymnes et au cours d’une fête solennelle au chant des hymnes et des cantiques, et le flamboiement des cierges, sous les voûtes bleues étoilées de notre église paroissiale. Ce n’est pas moi qui bénirai ce témoignage de la foi chrétienne d’un gars de Pont-n’abad, la nouvelle image aux pieds de laquelle tout le pays bigoudenn, et sûrement aussi, toute ta ville natale, viendra prier… Un mince sourire flottait sur les lèvres exsangues de Paol Tirili. Il ne disait mot. M. Abgrall écoutait aussi avec une attention soutenue le monologue de son curé. Il faisait attentivement tout ce qu’il faisait. Mais il trouvait que réellement M. Kerdraon se faisait vieux; il allait chercher bien loin ses arguments pour en arriver à un résultat fort simple : inspirer au malade le regret de ses fautes et le confesser. Et M. Kerdraon : — Mais je n’aurais pas voulu partir sans venir moi-même te dire au revoir. Si ! si ! Paol. Je t’ai vu naître, ou c’est tout comme : ta mère fut de tout temps une chrétienne modèle. Et qui a eu beaucoup de mérite. C’est moi-même, d’ailleurs, qui ai versé sur ton front l’eau sainte du baptême. Je t’ai suivi, depuis tout bébé, jusqu’à… jusqu’au temps de tes communions. Tes trois communions, Paol. Après… « Oui! je sais ! les jeunes gens de Pont-n’abad n’ont guère de tendresse pour notre Sainte Mère l’Eglise… Ils se détournent de leurs prêtres, car on leur met dans Pidée que les ministres du Bon Dieu sont du côté des riches et des gouvernants, c’est-à-dire les ennemis du peuple… Et, pourtant, Notre Sauveur, lui-même…
- Monsieur Kerdraon, interrompit M. Abgrall, de sa voix ample et profonde, peut-être que…
- C’est vrai, s’excusait le vieux prêtre. Je deviens un radoteur. Tu permets, Paol? Je prends un siège. Paol avait tourné son regard vers la porte. Sa mère s’était éclipsée. Il comprenait. C’est ça!… Confesse! L’Onction, peut-être … Ses joues creuses s’attiedirent dans un afflux de sang. — Je suis donc si malade? demanda-t-il. Je vais mourir? — Point n’est nécessaire à l’âme chrétienne d’être à l’article de la mort pour confesser ses péchés et retrouver l’état de grâce, fit M. Abgrall. — Qu’à Dieu ne plaise! grondait M. Kerdraon, de sa voix chevrotante et si douce. Qu’à Dieu ne plaise et à la Vierge des Carmes bénie! Et le cordonnier, dans un écho, très bas : — Je ne suis pas encore mort. — Ç’aurait été pour moi une joie profonde de t’unir aussi par les liens divins, si doux, du mariage chrétien, à une jeunesse jolie et bonne, comme il convient, à un jeune homme courageux, doué de bon sens, et fin comme toi. Ce n’était pas la volonté de Dieu. — Je ne suis pas encore mort, redisait Paol, paisiblement. Mais haut d’une voix plus distincte.
- Non, Paol, non, certes. C’est moi qui aurai quitté ma paroisse, la ville de Pont-n’abad et mes paroissiens. Ce n’est pas la même chose, Paol. Après une lutte quotidienne qui se poursuivit trente ans durant, Paol. Et la semence de l’Evangile, à peine jetée dans le sillon, emportée par le vent ou par les corbeaux de l’esprit du mal. «J’ai eu des sujets de consolations également, Dieu merci. Grâce aux chrétiens exemplaires. Comme toi,
- Comme moi? ie Tes œuvres ont parlé et prié pour toi. C’était une priere ardente meme, a ton insu, le Credo pur de l’artiste en Dieu Créateur et sa Mère Immaculée, chaque coup de ciseau froid, chaque coup de marteau dont tu martelais ta pierre, dans ton jardin, en l’honneur de Notre-Dame des Carmes bénie. — Monsieur le curé, écoutez! Le vieux curé se pencha contre l’oreiller de son paroissien. — L’autre nuit, quand j’ai failli partir au bout de mon sang, articulait Paol d’une voix posée, cette nuit-là, un cauchemar épouvantable m’a sauté sur la poitrine. J’ai eu la révélation précise, par ce rêve, que jamais ne serait ciselé sur ma statue le sourire paradisiaque de Notre-Dame des Carmes.. Le symbole de ma foi, c’est vous qui le dites…
- Ah ! bah!
- L’artiste n’a pas achevé son Credo. Ma statue n’a ni bouche ni yeux.
- Bah! bah ! pour un rêve !. Tu laisserais ton cœur se racornir de désespoir pour un rêve? Tu es un homme, voyons !
- J’ai cru à la bonté. Tant que j’ai été en bonne santé, je n’ai pas saisi l’amertume de la vie, ni la scélératesse de l’un envers l’autre… La méchanceté des disciplines, aussi, envers l’homme seul. L’homme pauvre, bien sûr. En un mot, je ne crois plus que ces disciplines qu’on nous impose, aient quelque rapport avec le bonheur de l’homme.
- Seigneur Dieu !…
- Seigneur Dieu ?. Le Seigneur Dieu, précisément, •est descendu une fois sur la terre pour prêcher la paix aux gens de bonne volonté. Les gens se sont empressés de le tuer, en prétextant qu’il était contre l’ordre. Leur ordre. Pour le rachat de nos péchés. Pour rompre la chaîne des péchés de l’humanité. Et nous permetre de reprendre le chemin du Paradis. Voilà une vérité que l’on t’a enseignée au catéchisme. Une des pierres sur laquelle se fonde la foi chrétienne. — Le sang de Notre Sauveur Jésus-Christ n’a guère été efficace. La situation des pauvres est restée aussi pénible qu’autrefois. Si l’enseignement de ses prêtres est sans égal et tout de douceur… dans la pratique…
- Certes, trop de chrétiens, enchaînait vivement M. le Curé, trop de chrétiens sont loin d’être bons. Ils ne mettent guère en pratique les commandements ou les conseils évangéliques. Mais le cœur de Dieu est plus plein de mansuétude que celui de ses créatures… Le malade marmonna quelque chose entre ses lèvres à peine ouvertes : « Le Bon Dieu se fiche pas mal de ses créatures. » M. Kerdraon se pencha plus avant. Paol traduisit sa phrase par un à-peu-près. — Que celui de ses prêtres même. Le vieux prêtre partit d’un bon rire. — Que celui de ses prêtres même! Sans doute aucun. Sans doute aucun. Hélas !. L’homme dont la foi est la plus robuste est de vertu lâche. Hélas! de caractère volage, de cœur insensible, et trop porté à écouter les appels de la chair. Tu as des sujets d’en vouloir aux prêtres, Paol? Ce dernier eut un mouvement des épaules, dont le sens échappait. Le vieux curé n’en fit pas état. Il poursuivit : — Mais une arme a été donnée aux chrétiens pour résister : la prière. Il faut prier sans cesse, sans jamais perdre confiance en la bonté de Dieu. Toute peine supportée avec résignation chrétienne sur cette pauvre terre aura son dédommagement dans l’Autre Monde.,
- A condition que l’âme soit pure, ou qu’elle ait été purifiée par le Sacrement de la Confession, complétait M. Abgrall.
- Heureux celui qui croit. L’ennui est qu’il faut mourir pour accéder à vos joies, fit Paol, les sourcils froncés. — Tu es peut-être fatigué, Paol? s’enquit doucement M. Kerdraon. Le grand vicaire allait et venait dans la pièce. Au grincement de ses larges souliers.
- Vous causez longtemps, énonça-t-il.
- J’ai plaisir à parler avec mon jeune ami, une dernière fois, repartit le vieux prêtre, sans se détourner. Plaisir, oui, Paol, encore que je te trouve le cœur trop empreint de rancune… Prie, et l’espérance chrétienne luira à nouveau.
- . Ma statue. — Oui! ta statue… Ta prière concrétisée.
- Je croyais pourtant que je débordais de force et de talent. Je vois que je suis incapable comme un enfant… Nous sommes zéro devant notre destin. La plainte avait résonné profonde, gonflée de mélancolie. Les deux prêtres s’étaient tus. L’artiste, se parlant à lui-même, le regard fixé au plafond tout blanc de sa chambre, monologuait : — Ce n’était pas mon destin de finir ma statue… — Ce n’était pas la volonté de Dieu, mon petit. Mais à Dieu, la bonne volonté suffit, rectifia le curé. — Il faut aussi être en état de grâce, assura M. Abgrall.
- … Mourir n’est rien. Être bercé par des rêves dorés, c’est délicieux. Le pire est qu’on ne puisse réaliser les rêves, leur donner un corps… Ma statue… Le grand vicaire eut un gros rire cordial :
- Voyons, Paol, voyons, voyons! Ne te soucie pas pour si peu. Ce que tu n’auras pas fait, un autre l’achèvera. Et puis, voilà. Paol Tirili se dressait sur son oreiller. Sa lèvre inférieure tremblait. Alors, il proféra, d’un ton glacial :
- Ah! vous trouvez que c’est la même chose ? Puis, il se retourna vers la fenêtre. Sans apercevoir les rideaux de dentelle bigoudenn. Il avait fermé les yeux. Il haletait. Le sang afflua à nouveau au creux de ses joues. Tout à coup, il éclata : — Putain ! putain ! putain ! trois mille putains de la boule de tonnerre chiée par le cul du diable ! Les larmes lui jaillirent des yeux. Il pouvait pleurer. Les larmes abondantes de l’homme conscient de sa faiblesse devant la puissance aveugle et stupide de la destinée humaine. — Je parie que je suis foutu! gémit-il entre deux sanglots. Les deux prêtres avaient été effarés par le blasphème du cordonnier. M. Abgrall en avait été même très choqué. — Il faut que je m’en aille, fit-il. Et il descendit. Mais le cœur du vieux curé se fondait de pitié devant une détresse si totale.
- Paol, tu ne veux pas, demanda-t-il doucement, tu ne veux pas que je te donne l’absolution? Ce serait d’un si bon exemple. L’autre ne répondit pas. Le curé se leva de sa chaise. Paol lui dit alors : — Je ne vous ai pas dit que je ne me confesserai pas. Mais, aujourd’hui, je ne le ferai pas. Ce n’est pas de mes péchés que j’ai souci, moi, ni de bon exemple à donner au prochain. Le prêtre hochait sa tête blanche. — Pauvre enfant! s’apitoyait-il. Il passait ses doigts, lentement dans la noire chevelure, toute moite de sueur, de son paroissien. « Pauvre enfant! Elle t’avait meurtri le coeur plus profondément que je ne le pensais, la blessure de la déception. A vingt-cinq ans, il y a des motifs de regretter la vie. Je prierai pour toi. » Le malade haletait.
- Il faut partir, dit alors le vieux prêtre. Il répéta : Je prierai pour toi, Paol, quand je serai à Kemper. Paol Tirili avait les yeux secs, maintenant. Ils brillaient d’un éclat particulier : — Si vous avez quelque influence au ciel, si l’on entend vos prières au ciel, demandez que je vive. Sa « conversation » avec les deux prêtres avait complètement abattu le cordonnier malade. Il avait fallu appeler le médecin. Ce dernier n’avait, cependant, guère trouvé de température à Paol, et il s’était retiré avec des paroles rassurantes : — Votre garçon est très, très fatigué, avait-il dit à Lij Gloagen. Le malaise ne durera pas, si on ne vient pas l’importuner. Défiez-vous des importuns! Katell, la sœur de la cordonnière, était venue l’aider à soigner le malade. Katell, saine et opulente, poussait des soupirs tels qu’on aurait cru que c’était elle qui souffrait. Quant à Paol, s’il se sentait les membres engourdis et comme vidés de leur substance, il se trouvait le cerveau tout à fait lucide. Il ne pouvait s’empêcher de blaguer sa grosse tante, et ses soupirs, tandis que Katell Gloagen lui portait aux lèvres ses cuillerées de bouillon chaud Quand les deux prêtres avaient pris congé de lui, le malade s’était demandé quelle mouche l’avait piqué de s’élever contre le désir de son vieux curé, et de refuser les secours de la religion. Quel travers du caractère que de toujours dire non quand on attend oui, et vice versa !.. Refuser toujours et faire le contraire sous le prétexte de point de vue différent ! Il n’était pas un chrétien bien chaud, non. Il avait l’esprit préoccupé par la santé de son corps et mile soucis terrestres, bien plus que par le salut de son âme. Sa foi était bien inconsistante. Mais. et il poursuivait le cours de ses réflexions. « Tu n’es pas hostile à la religion, avoue-le. Tu ne tiens pas à être porté en terre, comme un chien, avoue- le. L’usage n’en est pas encore bien établi dans le pays. « D’ailleurs, point n’est besoin, pour se confesser, d’être à l’article de la mort… Tu donneras le bon exemple. « Et puis, ça fera tant plaisir à M. Kerdraon, que tu lui demandes l’absolution de tes péchés… Quels péchés? Hé, hé ! en cherchant bien.. Il ne te collera pas une pénitence excessive… Pauvre tonton Lom!… Autrefois, il n’était pas baisant. Il menait au fouet ses paroissiens. Les fidèles, les bons chrétiens, s’entend. Mais envers toi, personnellement, il a toujours été gentil, et si indulgent. » Paol eut un sourire amer, tandis qu’il continuait : « C’est tout de même vrai que j’ai été une oie de ne pas céder au pauvre tonton Lom. S’il revient « je m’agenouillerai illico au Tribunal de la Pénitence, pour décharger ma conscience ». « Comme ça, j’aurai la paix de ce côté. Et l’on n’en parlera plus. » La seule idée qu’il irait à confesse l’égaya. Il y avait une épine dans sa joie : une raillerie sceptique. — T u donneras le bon exemple!!! « Ah! Tenir aux vieux usages! Ils sont le fondement de l’ordre. Avoir une mort chrétienne, même si tu ne crois pas. Et avoir un enterrement avec les croix et les prières en latin… En y mettant le prix, comme de juste… Et messe de huitaine, et des services chantés avec accompagnement d’harmonium, à l’église des Carmes… Et une bonne place au Paradis du Bon Dieu!.. Ça vaut bien d’être un fils respectueux de Notre Sainte Mère l’Eglise… et faire le simulacre de tenir à la foi de nos vieux pères. ne serait-ce qu’à l’article de la mort… « Requiescat in pace. Ta confession fera du bien à la bourse de quelqu’un, si elle ne fait pas de mal à ton âme. Tu pourriras, quand même, os et tout, dans l’un ou l’autre coin du cimetière, dans le cœur de la terre. » Après dîner, Jani Dréo et Mimi Andro vinrent faire une visite à leur camarade alité. On servit aux deux jeunes filles un café et des gâteaux secs. Jani Dréo avait le visage tout blanc, comme de la neige. Comme la tante Katell, elle se trouvait dans l’impossibilité d’émettre une parole. Mais ses yeux parlaient, dans leur détresse, pour la jeune Bigoudenn. Paol plaisanta — il ne pouvait se tenir de blaguer. — Bonjour, ma veuve, ma veuve de dix-neuf ans! Un sourire tremblota sur les lèvres de Jani. Un sourire facile à interpréter. Et Paol : — Le plus joli est qu’on vous regardera de travers, si vous portez mon deuil, avec des coiffes pleines et un tablier noir. Nous n’étions pas unis, ma pauvre Jani, devant tonton Lom et tonton Loranz. L’amour du cœur ne suffit pas… « Bah . Le deuil du cœur est plus propre, plus prolond, plus réel que le deuil des vêtements… Jani, approchez-vous de moi. Jani se rapprocha. A voix basse, mais ferme, le cordonnier lui glissait à l’oreille : ~ Et puis, je ne suis pas encore mort! Mimi Andro avait enfoui son visage dans son petit mouchoir blanc. Elle pleurait le plus discrètement possible, pauvre d’elle! C’est tout juste si ele avait touché du bout des lèvres à son verre de café. — Vous avez eu des nouvelles de Joz? s’enquérait Paol. Mimi baissa la tête, deux fois consécutives, pour dire : oui. — Et alors ? — On les a tous retenus à la grande prison de Kemper. Joz ne peut s’en tirer avec moins de six mois, m’a dit le commissaire. — Six mois de prison, Mon Dieu? — Il a été « donné » par quelqu’un, ou reconnu par un policier, je n’ai pas très bien saisi. Ce qui est certain, c’est qu’il est à la grande prison de Kemper… Et moi, d’ici six mois…
- Et votre père, Mimi?… Se doute-t-il de quelque chose ?
- Oh! lui, quand il saura! Il est à Nantes, depuis hier. — Petit nigaud!
- Maintenant, ça ne me fait rien. Les enfants des autres appelleront le pauvre petit : bâtard… Voilà tout. Et les larmes jaillirent des yeux de la petite débitante. Étendu sur le dos, la tête droite sur son mol oreiller, Paol Tirili n’arrivait pas à capter le sommeil, malgré le tintement berceur des aiguilles à tricoter de sa tante Katell. Le destin stupide de ses amis donnait le cafard au jeune homme. Ceux-là, pas plus que lui-même, ne faisaient de mal à personne. Si! Ils avaient commis une erreur : ils avaient donné l’étincelle de la vie à un bébé, sans se conformer aux « lois maîtresses qui régissent le monde ». De quoi faire crouler le Grand-Ordre! Katell Gloagen était assise sur une chaise à la tête du lit. Soupirant toujours. Elle avait forcé sa sœur Lij à se metre au lit. Il n’est pas du tout nécessaire d’être deux à veiller un malade aussi tranquille, avait dit Katell à la cordonnière : — Vous êtes comme un jaune d’œuf, pauvre femme. Ne jouez pas avec votre cœur!
- Que fabriquez-vous là, tante Katell, demandait tout à coup, le jeune homme. Il sentait le besoin de chasser ses noires pensées, en bavardant avec la sœur de sa mère. — Tu le vois, répondait celle-ci. Un gilet de laine pour toi… Pour que tu aies chaud, quand tu te lèveras.
- Oh! alors… prenez votre temps, tante Katell. Il y a le temps!
- Hon! Le cliquetis des aiguilles à tricoter s’était tu. Les soupirs se faisaient aussi plus espacés. La tante Katell s’était assoupie sur sa chaise, le menton sur son jabot de velours noir; ses aiguilles à tricoter et sa pelote de laine posées sur ses genoux. Les yeux grands ouverts, et toujours allongé sur le dos dans son lit bien bordé, ce n’est pas au souffle régulier de la femme qui sommeillait là tout près de lui que le malade donnait son attention depuis un moment. Il parvenait à son oreille, à travers les parois porté par le vent, le grondement des vagues au long de la côte des Galets et la Palud de la Torche. se réveilla : Paol fut pris d’une quinte de toux rude. La dormeuse 1 — Paol, ça ne va pas ?
- J’entends le bruit de la mer.
- Moi, je n’entends rien.
- Ouvrez la fenêtre, tante Katell, éteindre la lumière. La tante Katell dut aller ouvrir la fenêtre, et puis, — Tu as l’oreille fine, dit-elle, admirative. Du fond du jardin montait l’arôme tiède des lis et des roses. La nuit était transparente, comme un cristal noir prunelle. En se tournant sur le côté, le cordonnier discernait l’étain de l’étang, un peu mystérieux, et, plus loin, le profil des collines de Brenanveg et de la route de Plonéour-Lannvern, que les feux du phare éclairaient, subits et réguliers. Une grenouille coassa, dans son sommeil, puis d’autres, de-ci de-là, dans les trous d’eau d’un marais. Et au-dessus des toits de la ville, et au-dessus du pays bigoudenn tout entier, monotone et douce comme un tissu de soie transparente, s’était déroulée jusqu’à la voûte du firmament et ses constellations, la grave mélopée de l’Atlantique. — La mer a le temps, tante Katell, énonçait Paol.
- Ma foi, peut-être, mon pauvre garçon, répondait celle-ci, comme elle reprenait son tricot, et sans poser de question.
- La mer aussi est contre nous, fit encore son neveu .
- Hon !…
- Mais la mer, elle, ne proclame pas qu’elle agit dans l’intérêt des enfants d’Adam, quand elle nous fait du mal. Comme ils ont absorbé la ville d’Ys aux cent cathédrales, ses flots emporteront, un jour à venir, et Kériti, et San Per, et San Gwenolé et le bourg de Penn-Marc’h. Les dunes, les paluds, les prairies et les champs sablonneux, et l’armée incalculable des maisonnettes disparaîtront sous les eaux. Tous les bateaux à l’ancre sombreront, ou iront, sur le continent, se fracasser contre quelque mur, ou une colline dépouillée de sa terre arable. Le phare hautain s’écroulera, qui lance, cette nuit, son rayon de lumière jusqu’à la voûte du ciel, et la Tour Carrée, et les églises somptueuses et les manoirs en pierres taillées. Et malgré ses murailles de protection, la chapelle de la Joie sera réduite à un petit tas de décombres… … Chapelle de la Joie, que voilà encore une appellation allègre et optimiste, que, délibérément, applique le peuple des Bigoudenn au sanctuaire de la Vierge bénie! Sis solidement sur sa butte à peine marquée, il se tient solitaire, là-bas, entre les eaux mortes, les joncs et les roseaux et les chardons de la palud nue, d’un côté, et la mer déchaînée, de l’autre. Croire en la Joie, en dépit de la menace quotidienne de la tempête, du vent et de la lame! En dépit de l’âpreté du marais, morbide et nu! Chapelle de la Joie, symbole de la foi bigoudenn en des jours meilleurs !… Et songer qu’elle sera détruite! Cette nuit, la mer chante, d’une voix sans rudesse, un chant de nonchalance. Comme je le faisais, naguère. Mais elle, elle n’est pas un misérable artiste malade bricolant la figure chiffonnée d’une vague vierge de pierre, et qui a hâte de finir, avant d’être emmené au cimetière. Elle, elle n’attend pas le crépuscule ou l’aube, pour manger à sa faim, comme une quelconque petite ville. Souci quotidien, souci qui empêche de mener à bien les grandes œuvres. Ces soucis ne sauraient convenir à la puissance de la mer. Elle sait que ses lames, un jour, creuseront des sillons dans les champs de Penn- Marc’h. Au lieu et place des charrues. Ele sait qu’elle étendra son pouvoir, à travers les vallons, jusqu’à Pont-n’abad même. Pont-n’abad sera submergé à son tour. Dès lors, finis les palabres à propos de pain ou de disette, et on nous fichera une paix immense avec les profiteurs et les esclaves des lois! Voilà qui n’est pas bricoler autour d’une pierre à gros grain. Mais bien un travail d’art, qui vaut la peine qu’on l’entreprenne, et qu’il est passionnant de réaliser. On peut prendre son temps de le lécher et de le fignoler. La mer sait qu’elle aura le dernier mot. Elle n’est ni aiguillonnée ni freinée par la maladie, ou la faim, ou l’appréhension de la mort. Elle peut, en attendant son jour, flemmarder et moduler un chant nonchalant. Elle a le temps ! A dire vrai, le débitant n’était pas en avance sur la nouvelle; c’était deux jours après l’incident, à son retour de Nantes. Il avait parcouru par hasard, le quotidien qu’un client avait oublié. Il n’était pas loin de penser que c’était bien fait pour les jeunes gens — ces nigauds! — qu’on avait emboîtés à Kemper. On n’a pas idée de se jeter ainsi dans le puits du diable! Ce n’est pas ce fait lui-même qui provoquait un pareil accès d’allégresse chez le débitant. Mais il avait sursauté, en relevant parmi d’autres noms, celui de Joz Taro.
- Mar-Louiz, avait-il crié en regagnant la cuisine, à travers la cour. Mar-Louiz, venez voir ici. La débitante, qui soignait ses poulets, au fond de la cour, avait dû rentrer dans la cuisine, et lire. — Et alors? fit-elle, après un coup d’œil à l’article. Des nouvelles qui datent de cent ans…
- Là ! votre gendre!… insistait Andro, dont la voix s’enflait de l’orgueil de la victoire; et il mettait son ongle juste sous le nom de Joz Gouzien. La femme s’essuyait les mains dans son tablier : — Et alors ? fit-elle à nouveau. Qu’y a-t-il qui puisse causer un tel plaisir ?
- Oh! pour vous, non, peut-être. Pour moi, si ! Mar-Louiz du Bout de la Route de Kombrit avait serré les lèvres. Elle avait trop de choses à dire. Elle avait amassé trop de rancune depuis quelques mois, contre son mari, pour pouvoir articuler un mot. Mais Tîn Andro, lui, parlait, volubile : — Pour moi, oui! Moi, le chapeau à cidre à trois velours, le paysan d’acier à tête de bombarde, trop près de ses sous, moi, le pochard, vous ne savez pas, Mar-Louiz du Bout de la Route de Kombrit, eh bien, c’est moi qui le gagne, le mouton. Et comment !… Et ce n’est pas parce que vous ne vous étiez pas mis à quatre pour me faire toucher terre des épaules. Parfaitement, quatre! Votre Taureau, avec sa force, votre Tirili, avec son astuce — il est fin, sensément, comme crotte de renard
- vous-même, tante Mar-Louiz, et votre petit nuage de pluie… Ça fait quatre. « Le Taureau - Tin roucoulait, le regard extatique. — Sûr, il ne ramasse pas les « ronds» au râteau. Mais c’est un tellement brave garçon, avec un si bon métier; et si courageux au travail, quand il y a du travail, Tin Andro, et une clientèle qui paie…» Et Tin Andro répondait : « Cause toujours… » Et Tin Andro avait du nez pour vous trois, quand il répondait : « Ne m’usez pas ma vie avec votre Taureau… » Car, maintenant, vous voyez ce qu’il est, votre Taureau… — Tu me fais honte! rien… - Plus qu’un gâcheur de nourriture, et un propre à
- Andro !…
- Ce n’est pas moi qui l’ai fait metre en prison. Ah! ah! ah! Ça, ça serait nouveau… si?… Donner ma file à un voyou qui a été en prison ?..
- Tin Andro, songes-tu parfois, que ta file unique perd nuit et jour l’eau de ses yeux, à cause de ce voyou-là, comme tu dis ?… Ou as-tu donc le cœur? de la Route de Kombrit. — Sous le talon de mes bottes, Mar-Louiz du Bout elle criait : A ce coup, la Bigoudenn éclata. Ele ne parlait plus;
- Sanglier de Tréogat, tu n’es vraiment qu’un sanglier, voilà la vérité, les yeux aveugles, l’esprit aveugle, le cœur dur et les défenses méchantes !… Ça ne sent que ce qu’on leur enfonce dans la couenne à coups de fourche!… Pourvu qu’il se remplisse le ventre, pourvu qu’il crâne avec ses sous, ce porc enflé, que peuvent lui faire les chagrins des autres, et la désolation dans sa maison? Le déshonneur lui sauterait sur le dos, sa fille unique se ferait mettre enceinte…
- Dites donc, chèvre aux yeux jaunes, quand vous aurez à bêler vos « mê! mê !mê! ».
- … Ça ne s’attendrirait même pas.
- Taisez-vous, femme, ou ça va barder ici! — Tu me fais honte!
- Mar-Louiz du Bout de la Route de Kombrit — le débitant s’était calmé d’un coup; mais dans sa voix vibrait une irritation qui montait du plus profond de son corps d’homme; — Mar-Louiz du Bout de la Route de Kombrit, nous pouvons nous assener des sottises entre nous, et des propos indécents, même quand la colère nous tient. Mais si vous avez souci de votre coiffe, de vos cheveux, de votre bouche, vous me ficherez la paix avec la vertu de ma fille. Votre file à L’hôtesse n’avait pas bougé.
- Ta fille?… Ta domestique, oui ! L’esclave de ton orgueil, voilà ce qu’elle est pour toi.
- Possible; c’est pour ça, justement, que je veux qu’elle soit respectéc… même de la langue de sa mère. Un regard ardent étincela dans l’oil de la mère de Mimi Andro.
- Supposons, énonça-t-elle d’une voix posée, que se soit produit ce qui peut se produire. — Le balai, Mar-Louiz du Bout de la Route de Kombrit !.. Le balai; et en route pour vivre de leurs rentes, avec leur déshonneur sur les bras! Sous le toit d’Andro, on ne nourrit pas les bâtards, et on ne donne pas asile aux mères de bâtards. Sans un mot, la débitante se dirigeait vers le tiroir-caisse du comptoir. Elle revint avec une pièce de dix francs. La petite pièce blanche luisait dans le creux de sa main.
- Tiens! fit-elle au chef de famille. Va acheter un balai.
- Hein ?
- Va acheter un balai… L’homme demeura suffoqué. Saoulé, la bouche entrouverte. Puis il se mit à transpirer.
- Mon Dieu! Mon Dieu! Mon Dieu! parvint-il à articuler. Il se dirigea vers la salle du café. Il déboucha une bouteille de cognac et en avala, d’un seul coup, un plein verre. Mar-Louiz l’avait suivi. Elle tenait toujours sa pièce de dix francs. Elle regardait le cafetier. Celui-ci avait tout le sang à la tête. Il s’était versé une deuxième rasade. Il leva sur sa femme le regard du chien battu. Et il partit sans boire son verre. Traversant le Marc’hallac’h et la Madeleine, Tin Andro descendit par s fut accueillies, jusqu’à la cordonnerie des Tirili. Il y fut accueilli par Lij Gloagen. -— Toi ici, Tin? fit-elle avec un sourire triste. La cordonnière devenait de plus en plus jaune. — Oui, je ne viens pas souvent, répondit l’homme. Ça n’est pas gai, la compagnie des malades. Je devrais venir plus souvent. Comment va Paol? — Toujours pareil. Il croit toujours qu’il s’en tirera. Monte le voir. Mais ne t’apitoie pas sur lui. Il déteste ça.
- J’irai tout à l’heure. Auparavant, j’ai une nouvelle navrante à vous apprendre, ma pauvre Lij, une nouvelle épouvantable.
- Oh! Mon Dieu!
- Oui, malheureusement! Mimi… Le mot ne pouvait lui sortir de la bouche. — Je savais, Tîn… achevait tranquillement la mère de Paol Tirili. — Et vous n’êtes pas venue m’avertir? — Il n’y avait que toi en ville à ignorer cela.
- Maintenant, je comprends des tas de choses. « De qui est-il?
- Ça, mon pauvre ami… disait la veuve. Ele changea de sujet.
- Montons voir Paol, fit-elle. Andro n’eut pas besoin de se composer un visage de circonstance, suivant l’habitude des gens qui vont visiter les malades. Sa propre détresse suffisait à lui donner l’air éploré. — Te voilà aussi, fit Paol, de son lit, en guise de salut. Tu vois? Je ne suis pas encore claqué. — Me voilà ! — Tu en fais une tête! continuait Paol. J’ai une si sale mine que ça? Andro regardait le cordonnier, avec ébahissement. Celui-ci articulait ses mots d’une voix ferme. Comme ferait un homme en bonne santé. Il poursuivait : — Je suis devenu maigre comme une carne. Regarde mes mains avec ces doigts de sage-femme… Il rit, puis toussa :
- Mes oreilles sont tombées comme celles d’un lapin, je n’arrive plus à tenir droites mes oreilles, tellement elles sont devenues minces. Je suis encore trop grand, quand même. L’Ankou ne peut pas me sauter par-dessus la tête… Le plus ennuyeux, c’est que je perds mes dents. Andro, disant exactement la vérité, soupira : — Ce n’est pas pour m’apitoyer sur ton sort, que je suis venu, Paol. Quoique je te croyais plus mal. J’ai, moi-même, de quoi… — Tu es tombé dans la peine, toi aussi?
- Sabots et tout. Le déshonneur a sauté sur ma maison. Mimi attend du nouveau.
- Je le savais. — Je n’entends que ça. Il n’y avait que le vieil idiot à ne rien savoir. Paol appuya un coude sur son oreiller, et se soulevant à demi, il fixa Tin Andro de son regard noir, dont l’éclat s’était amorti :
- Il vaut mieux donner le jour à des enfants, Tin Andro, que d’être sur un lit, dans l’attente du coup de la mort. — Qui est le père?
- Il en pose des questions, protestait Paol, dans un petit sourire ambigu. J e donnerais cinquante mille francs pour savoir qui est ce porc, et pouvoir lui planter mon couteau dans le ventre…
- Tu égorgerais le père de ton petit-fils?
- Avec joie et avec rage… l laut marier Mimi, tout de suite. — La mettre à l’encan, tu veux dire. Avec tes cinquante mille francs, tu trouveras preneur à ton petit bâtard et à sa mère. Ce ne sera pas le père du petit bâtard, bien sûr. Ça t’est égal. Pourvu que ton honneur ne soit pas éclaboussé, et que ton orgueil ne soit pas écorché! N’est-ce pas vrai? — On voit bien que ce n’est pas Jani Dréo qui va mettre une rallonge à son tablier. Paol reposa la tête à nouveau sur son oreiller. Il fixait le plafond. Il parlait, prenant tout son temps. — Je ne connais qu’un homme qui constituerait l’époux idéal pour Mimi Andro, et qui donnerait avec honneur et orgueil son nom aux enfants de ta fille. Seulement… Seulement ? — Je ne sais s’il en voudra, quand il reviendra. — Il n’y a pas un garçon, à Pont-n’abad, qui n’accepterait Mimi Andro, si on la lui proposait?… C’est le père de l’enfant? Paol ne répondit pas directement :
- … Il est parti, pour six mois environ, chasser les corbeaux du côté du mont Frugi… et Maez-Gloagen, a Kemper. — D’ici là… fit le débitant, dans un soupir. Aucun nom ne fut prononcé. Ce n’était pas la peine. Tin Andro était assis sur une chaise, près du lit de son ami. La tête entre les mains, il poussait des soupirs à faire pitié. C’était un homme à la dérive.
- L’adversité n’épargne personne, disait Paol. Moi, je suis malade, d’autres sont en prison, d’autres ont sur leur tête la menace du déshonneur. Tout ça ce sont de vagues bobos.
- Ah! Bon Dieu? des bobos?… Des morsures de vipères, oui !
- Ah! là là! comparé à l’infortune qui frappe Pont- n’abad ? « On dirait que tu ignores, tellement tu es pris à te gratter tes malheureuses puces, que tu habites une ville sans travail, sur la gorge de qui pèse, à l’étouffer, la bote des gardes mobiles, et dont la vie est empoisonnée par… — Et voilà qui me fait une merde! Ce qui compte, et rien d’autre, est de marier ma fille, proféra le débitant, brutalement. Lui trouver un mari, avant que je ne crève de honte.
- Et voilà qui me fait une merde! repartit l’autre, comme en écho. Ce qui compte, et rien d’autre, est que je guérisse, pour terminer ma statue.
- Qui donc s’intéresse à ta… Le pauvre homme pleurait. Il bégayait. Il réussit à arrêter au passage le propos méchant. — Apprends à avoir pitié des autres, Tin Andro, si tu veux que l’on plaigne ton sort, dit Paol, avec lenteur. Le débitant s’essuyait les yeux du revers de sa main gauche.
- N’attache pas trop d’importance, s’excusait-il, à mes paroles désagréables. Cette nouvelle m’a rendu toqué, abruti. Je ne t’ai même pas demandé comment tu allais. Je ne ressens que mon propre mal. Je ne réfléchis pas à la peine des autres.
- Moi, ce n’est que trop de temps que j’ai à approfondir mes réflexions. Et je sais bien que Mimi trouvera un homme pour l’aimer et faire un homme de son enfant…
- Je paierai…
- Tandis que moi. — je songe aussi à mon destin
- je serai resté en panne… L’année prochaine… _ Oui, l’année prochaine, tu trotteras de nouveau. — Ne te moque pas. Tu sais bien que je suis foutu… L’année prochaine, à pareille époque, le vieil Andro fera son nigaud tellement il sera câlin, le vieux cajoleur, avec son petit têtard; et la jeune maman, heureuse, sera à promener son petit « bichon » dans sa voiture, ou sur les bras, dans le bois de Sant Loranz, sur le chemin de halage, tout le long de la rivière, dans l’odeur de l’eau salée, ou dans le bon air des bois de pins de la Petite Colline. Et ensuite, le long de la rivière toujours, et dans l’ombre, piquée de soleil, des pins, jusqu’à Roz-Kerno et la butte de la Maison Blanche, dressée si joliment, face à la mer, devant les iles, dans le murmure des bois de pins, et le croassement des corbeaux, et, aussi, la plainte des bécasses de mer, volant au ras des vasières. « Et moi…
- Où veux-tu en venir? — Je suis bête, moi aussi!… J’ai raté ma vie. J’ai bricolé avec des bêtisettes, je suis resté muser cependant que le temps filait, au lieu de m’y mettre carrément, et poursuivre mes projets sans interruption, ainsi que m’y incitait mon camarade Taro, sur le chemin de halage, précisément. — Ça, par exemple! Depuis que j’ai mes propres malheurs, je trouve que je comprends des tas de choses; je ne demande pas mieux que d’oublier mes chagrins, pour m’apitoyer sur le prochain! Mais, avec toi, je n’y comprends rien. « Est-ce ta vie que tu regrettes, ou ta statue? — Les deux étaient liées. L’une n’avait de valeur que par rapport à l’autre. — Se créer du gros cœur, à cause d’une pierre taillée? Elle t’aurait été payée un bon prix? — Autant que pour tourner un chat par la queue, Tin. Ele n’aurait platere même pas été belle; mais c’était une créature faite de ma chair, mon sang, ma force, ma vie. Si ele avait pu vivre, lin, si ele avait pu vivre… « Dès le premier coup de ciseau que j’ai porté au rude et grossier caillou que tu as connu au bas de mon jardin, il s’est produit en moi une chose étrange. Mon enfant, chair et sang, allait naître. J’aurais payé pour lui toute la sueur de mon corps. Et je donnais de la sueur, en vérité, et j’attrapais des durillons et des maux de reins. Mais ma fatigue se transformait en allégresse. Au fur et à mesure que j’allais de l’avant, croissaient, par bouffées incoercibles, ma joie de vivre, la confiance en ma force, ma foi en l’excellence de la vie. A travers et plus loin que cette pierre froide, l’âme joyeuse de la jeunesse me souriait. Je créais quelque chose. Je servais à quelque chose. J’étais un homme. En bossant sur cette pierre, je vivais un rêve plein de lumière. Et j’étais dans ma pleine forme. « Tu comprendras combien il est pénible de rester en panne… pour un malheureux chaud et froid. Lij Gloagen avait monté du vin et deux verres.
- A notre santé, fit Andro. — Santé! répondit Paol. Santé? Ah, santé… Mais Andro revint à son sujet :
- Toi, tu es en panne pour ton caillou. Mais le rêve de Mimi Andro ne restera pas en panne, lui.. Il se tut. Paol aussi gardait le silence. Tin Andro, tout à coup : Il n’y a pas à dire, pourtant. Il faut souffrir soi- même, pour comprendre la souffrance des autres, et lire dans notre propre cœur. Pour t’avouer la vérité entre nous deux ici, j’ai la gueule plus grande que je n’ai le coeur égoïste. Maintenant, je comprends parfaitement une chose a quoi je n’avais jamais pensé : j’aimema fille telle qu’elle es donnerais tout ce que je posses sous et mon orgueil. Je donnerais tout ce que je possède afin qu’elle puisse se marier suivant son cœur. C’est ma fille. Elle est orgueilleuse et têtue comme moi. Elle ne cédera pas. Et ce n’est pas à moi de ravager sa vie. « Nous sommes tous, tant que nous sommes, de pauvres bougres bien débiles devant notre destinée. Mieux vaut nous entraider que nous entre-bouffer. Tin Andro respirait longuement, et puis : — Crois-tu que Joz Gouzien accepterait un avocat payé par moi ? « Le plus grand avocat de Quimper ?… Quelque part, dans une basse-cour, un coq sonnait la diane. Les malades ont le sommeil léger. En entendant le coq, Paol ouvrit les yeux. — Déja, pensa-t-il. Les nuits sont brèves en juin. Bientôt il fera jour, et Jean le Coq n’avait pas laissé ses poules dormir beaucoup. C’était la très prime aube, cet instant de la nuit qui épand sur le ciel sombre sa lueur faible et indécise, annonciatrice des rougeurs de l’aurore. Et le coquelet cocoriquait à s’en érailler le timbre. — Bientôt va s’élever le chant du rouge-gorge, du merle au bec jaune, et du pinson, ces annonceurs de la lumière d’un jour que je ne verrai encore qu’à travers les rideaux de cette fenêtre. « Bientôt se réveilleront, après un sommeil sans rêve, sur leurs branches, au creux des murs, ou dans les buissons, après une nuit saine, tous les oiseaux de mon jardin, avec leur ramage et leur gazouillis joyeux. « Et les lis, et les grappes de roses, et toutes les fleurs de mon jardin, la tête lourde de gouttes de rosée, vont s’ouvrir pour accueillir la caresse tiède du soleil, dès son lever. « Bientôt, seront debout à nouveau les gens de Pont- n’abad, hommes et femmes, enfants; pas, assurément, pour jouir du bon temps; mais pour continuer la lutte, pour arracher de leurs épaules le joug des esclaves. Pour triompher. Pour vivre, la tête haute. « Et moi, quoique vivant, que serai-je ici, bientôt encore, de plus qu’un homme mort? Attendant sur les tréteaux funèbres, qu’on l’emporte au cimetière. Soudain, le garçon s’apercevait qu’il avait les mains jointes sur la poitrine. Exactement comme on les croise aux chrétiens trépassés. Il crut sentir le froid d’un chapelet entre les doigts. Il en frissonna. Il se tourna sur le côté. Puis il appuya sur le bouton pour allumer l’électricité. La lumière de la lampe se diffusait, rose et douce, car on avait recouvert l’ampoule d’un papier rouge-rose pour ménager la sensibilité des yeux du malade. Dans la chambre de sa mère, dont la porte restait entrouverte, un ronflement tranquille se tut. Mais Lij Gloagen ne se réveilla pas.
- C’est une tombe que cette chambre, disait Paol Tirili. Une tombe toute noire, tout à l’heure. Une tombe encore maintenant, malgré l’éclairage, avec ses fenêtres fermées hermétiquement, pour que je ne prenne pas froid, pour que le bruit extérieur ne me blesse pas les oreilles. « La nuit s’avance sans moi, sans moi le jour ira de l’avant, sans moi, la roue du temps continuera à tourner, et aussi l’univers, et l’humanité. C’est correct: A chacun de vivre son destin, quand il lui échoit. A chacun de réaliser le rôle qu’on lui a confié ou qu’il s’est assigné. D’atteindre son petit idéal… Son heure a été donnée à chacun, et la force requise. « Mais il ne faut pas perdre ton temps, ou tu resteras en panne… Il éleva le bras droit. Puis le bras gauche. Il les balançait au-dessus de sa tête. Alors il fit le simulacre de frapper, comme s’il avait tenu un marteau. — Tu n’es pas encore engourdi, Paol Tirili… Tu n’es pas encore si exsangue que ça. Mais plus tu resteras allongé, au lit, plus tes membres s’assoupiront. Et tu t’étioleras à ruminer de noires pensées. Avec un peu de volonté… tu descendras travailler… Et ton esprit sera lumineux encore… « Ah !… je ne puis plus supporter ce lit !… Je n’ai que trop gaspillé mon temps… La vie humaine est courte… Le jeune homme se sentit chaud au cœur, d’un coup. Il éteignit la lumière pour réfléchir plus commodément. Mais brusquement s’était dressé dans sa pensée, le visage de sa mère. Inquiet. Jamais sa mère ne consentirait à laisser son « pauvre garçon » descendre dans le jardin « pour y attraper sa mort », comme elle gronderait, sans doute aucun. Mais le jeune homme sourit à une idée qui venait de lui arriver.
- Bon! bon! murmurait-il. On trouvera le moyen d’envoyer Lij Gloagen en ville, pendant que je ferai mon petit tour. Paol se tenait sur son séant, dans son lit, quand Lij Gloagen se leva. Il se passait la langue sur les lèvres.
- Je crève de soif, dit-il. J’en ai les lèvres toutes gercées. — Je te chaufferai quelque chose? demandait sa mère.
- Du chaud ! du chaud! Mon sang n’est que trop chaud déjà. Une orange ou une mandarine me feraient autrement de bien. Vous n’avez pas une orange qui traîne dans un placard ? — A cette époque de l’année? Tu sais bien qu’on ne trouve pas de ces fruits, à Pont-n’abad, à cette époque de l’année. — Je sais bien surtout qu’il y en a qui laisseraient mourir leur fils pour une orange… Le jeune homme avait formulé sa phrase sur un ton morne. Lij Gloagen fixa sur son fils un regard lourd de peine. Il faut en entendre de toute sorte de la bouche des malades…
- . Comme si je ne supportais déjà pas assez de privations, poursuivait l’autre. La cordonnière poussa un soupir interminable. — Je vais jusque chez l’Espagnol, à Penn-ar-C’hap, dit-elle. Si je n’en trouve pas chez Lopez, j’irai voir au Couvent. Tout en parlant, elle se dirigeait vers l’armoire de sa chambre, pour y échanger son tablier d’intérieur pour un autre plus propre.
- Mais où donc reste Katell? demandait-elle, en allant et venant. Et qui gardera la maison pendant que je serai en ville ? Elle disait, à part elle, surtout : — Ça m’inquiète de le laisser seul, avec ses yeux de fièvre. l’aise. Mais Paol, toujours assis, mettait la cordonnière à
- Donnez un tour de clef à la porte, mère. Comme sa, personne ne viendra m’embêter… Et prenez votre temps, mère. Lij Gloagen s’en alla. Paol attendit un moment. Et lentement, sans hâte, il sortit une jambe, puis l’autre, de sous les couvertures, et posa ses deux pieds nus sur le plancher froid. Ça lui porta un coup aux tempes. La chambre se mit à tourner. Il dut s’allonger sur le dos. — Je m’en doutais, maugréa-t-il. Le sang d’un homme en bonne santé pourrirait, à garder si longtemps un lit. Le malaise fut de courte durée. Mais le sang continuait à lui bourdonner aux tempes. Il enfila son pantalon, et serra sa ceinture le plus qu’il put. II réussit aussi à se baisser pour prendre des chaussons sous sa table de nuit, à la tête du lit. Il était en nage, à en tremper sa chemise. Puis, en s’appuyant au lit et à la cloison, il se dirigea vers l’escalier et descendit lentement, jusqu’à la cuisine. Il resta un bon moment assis à table, à son ancienne place. Pour reprendre son souffle. La cuisine était semblable à ce qu’elle était naguère, avec ses parois jaune crème, la volière vide, le calendrier, présent publicitaire d’un marchand de vin. On n’avait pas remis de serins dans la cage depuis que le chat avait mangé Fifi, Mimi et Jojo. Le foyer, avec son fourneau en fonte noire, et, à côté, l’évier blanc pour l’eau de vaisselle. Et sur le manteau de la cheminée, voisinant sans ordre, avec les casseroles en aluminium, le moulin à café et les bougeoirs, le petit peuple des bonshommes de bois : ses « jouets » d’avant qu’il n’entreprît sa grande œuvre, la maîtresse statue de Notre-Dame des Carmes, le symbole de sa foi en l’excellence et en la jeunesse perpétuelle de la vie. La petite fenêtre de la cuisine était, comme naguère, à moitié masquée par les branchages des rosiers grimpants et les grappes de toutes petites roses. Le cordonnier se leva du bord de la table, en s’aidant de ses deux mains. Il remuait la tête, avec un mince sourire amer, où perçait du dédain : — Amzer zo! Il y a le temps! Pour moi, en tout cas, le refrain n’est pas vrai. Il prit la direction du jardin. — Si ce n’est pas toi, un autre l’achèvera… On verra… A chacun de réaliser son rêve.. monologuait l’artiste, comme il ouvrait la porte… Je ne suis pas encore claqué… Il faut avoir de la volonté, Bon Dieu… Et savoir ce que tu veux. Ou tu n’aboutiras jamais à rien… «Si, si! Je sais parfaitement ce que je veux. Réaliser… » Un frisson le parcourut de la tête aux pieds. Car il était descendu dans le jardin en corps de chemise. Il dut fermer les paupières sur ses yeux, qui s’étaient déshabitués de la grande lumière de juin. La jeunesse du jour était gaie et enjouée, avec le ramage joyeux des oiseaux dans le jardin, et dans les hauts ormes du terrain communal. Une brise fraîche et volage vagabondait, caressant le front de Paol et jouant à lui souffler dans sa chevelure ondulée. Elle errait au ras du sol, sur les feuilles des fraisiers et les touffes de groseilliers, les pommes de terre, les poireaux, les buissons de roses et les lis blanc de neige qui sommeillaient à leur abri. Elle escaladait ensuite, sans se presser, le vieux muret et sa chape de lierre, pour faire des glissades sur la surface de l’étang. Puis elle revenait sur ses pas, zigzaguant comme font les papillons, jouait au-dessus des liserons qui, de plus en plus compacts, revêtaient, feuilles vertes, fleurs blanches, le socle de cailloutis et la base de la statue inachevée. Paol ne remarquait pas le paysage, fort occupé, par ailleurs, à ne pas trébucher sur une pierre ou une racine, tandis qu’il allait à la cave chercher ses outils. La cave lui sembla mortellement glaciale, et il remonta vivement vers le jardin, muni de ses marteaux et d’un Les coups de huit heures sonnaient à la tour du Château. Avant midi, il aurait bien avancé un nouveau morceau de sculpture. Son attention fut, à ce moment, attirée par une cavalcade sur le pavé irrégulier du pont, le long du Grand Moulin des Minor. — Choléra! fit-il. Ils sont toujours là. Il avait reconnu — et il ne pouvait s’y faire, en ville de Pont-n’abad — le bruit net et régulier des fers des chevaux des défenseurs de l’ordre, faisant leur patrouille. En même temps, il avait levé les yeux pour regarder sa statue. Il exhala un « ah ! » long. Voyait-il la pierre avec un regard renouvelé? Avait-il été victime d’un sortilège, auparavant? S’était-il fait illusion sur la valeur de son œuvre?… et la valeur de son propre talent?… Ça, l’expression de son rêve, cette miséreuse pierre grise, triste et rugueuse, toute raide comme un poteau, au milieu de la vie véritable des fleurs et les hauts ormes, devant un étang dont les eaux étincelaient sous le sourire du soleil du matin ? Son rêve, cette chose, raide, si raide, et non flexible, vibrante et vivante, sans yeux ni lèvres, au nez à moitié écrasé, au front granuleux, aux cheveux gelés, aux mains croisées sur le nombril, comme celles d’une vieille bonne femme? Ça, le témoignage de sa foi en l’excellence de la vie? Ça, le visage de la Jeune Mère génératrice de vie? — Non! grondait-il, non! Mon rêve… Mais je ne pouvais pas lui donner un corps. Personne ne peut donner un corps à son rêve… Il lui apparut soudain, en outre, qu’il était trop tard pour recommencer son œuvre; sous le coup de sa contrariété, son sang bigoudenn lui montait à la tête. Il ne pouvait agir autrement qu’avec le tempérament de sa race. Il refusait de se résigner. — Mon rêve m’appartient. Je ne laisserai pas après moi une caricature de mon rêve. Il brandit son marteau de fer, haut au-dessus de sa tête, et en assena un coup contre le visage de pierre. De toutes ses forces. La pierre avait été bien calée. Elle oscilla pourtant sur ses bases. Le garçon leva son lourd outil à nouveau.
- Le prêtre disait la vérité. La jeunesse est fragile et éphémère. C’est une erreur que d’essayer de graver cette illusion dans la pierre. La croix seule nous commande, et la douleur… Frappe! Descellée cette fois, la statue de Notre-Dame des Carmes alla au sol, sur le dos. Écrasant sous son poids les liserons et une touffe de groseilliers. Le sang bourdonnait à la tête de Paol Tirili. Des toiles d’araignées lui dansaient devant les yeux.
- J’aurais dû faire ma statue en bois. J’y aurais foutu le feu! Il frappait sans arrêt. A la tête. La pierre éclatait par tout petits morceaux.
- Ah! ça fait du bien !… Ça soulage !… Une gorgée de sang lui envahit la bouche. La tête lui tinta comme une cloche. Padadak! padadak! Les Pades qui chargent. Ils viennent! Frappe! Hâte-toi! Paol Tirili eut très chaud dans tout le corps. Voici que la pierre, les liserons, tout le jardin, l’étang et la maison de sa mère se remirent à tourner, à pirouetter et, lui, à descendre, à descendre, toujours plus bas, dans un puits noir plein d’eau qui bouillait.